LA FAUSSE CONCURRENCE. — ÉPICIERS ET BOULANGERS
Ourliac était preste et agile d'esprit comme de corps. Petit, mais bien fait, souple et leste; malicieux et taquin, sa conversation comme ses gestes faisaient involontairement songer à l'Arlequin de la comédie italienne, cette première incarnation du singe fait homme.
Quelques-uns de ses amis projetaient un voyage en Suisse. Ourliac, retenu par quelques affaires, n'avait pu partir avec eux, mais avait promis d'aller les rejoindre à Lauzanne. Quand il fut libre, il songe. qu'il allait beaucoup s'ennuyer, en parcourant seul cette longue route. Il chercha un compagnon; mais il lui eût semblé vulgaire de prendre un homme ai-
mant les voyages et ayant envie de voir la Suisse. Il avisa un Irlandais qui était connu pour son horreur de la iocomotion et qui prétendait n'avoir pas assez de toute sa vie pour se reposer d'être venu quinze ans auparavant de Dublin à Paris. Ourliac l'entoura pendant huit jours de soins, de flatteries, de pièges de tous genres.
Il l'écoutait dire des choses ennuyeuses pendant des heures entières, et lui faisait répéter des histoires que personne ne lui avait jamais laissé finir. — Il demandait des conseils. Quand il le crut suffisamment préparé, il hasarda sa proposition. — L'autre refusa net. Ourliac s'y attendait. L'Irlandais objecta qu'il n'était plus assez jeune pour les voyages. — Ourliac s'extasia sur sa fraîcheur, sur son teint, sur sa vigueur*, il feignit d'avoir la main broyée sous la pression amicale de l'Irlandais. — Autre objection, fit-il. Je n'aime qu'une chose, le jeu de piquet, et, cependant, j'y suis horriblement malheureux. On dit qu'il n'y a de patrie que pour les exilés et d'amants fidèles que les amants malheureux; je perds au piquet tous les soirs pendant quatre heures.
— Vrai, s'écria Ourliac, vous aimez le piquet! et moi qui n'osais pas vous dire que j'en raffole, que c'est pour moi une manie, une infirmité. — Ah bienl
alors, si vous jouez le piquet, vous avez raison de ne pas venir avec moi, je vous serais insupportable, je ne vous donnerais pas de relâche; j'y joue en mangeant, j'y joue en voiture, la nuit je rêve tout haut de quinte et de quatorze; j'en suis odieux. Ah bien ! vous l'échappez belle ! .
— Mais vous vous trompez, ce ne serait pas un obstacle.
— Vous vous trompez bien plus, — n'en parlons plus ; — voulez-vous faire une partie ?
— Volontiers.
Ourliac joue et perd; — il perd la revanche. — L'Irlandais est ravi. — Ourliac feint de la mauvaise humeur, il se prétend très-fort; c'est la première fois depuis un an qu'il se laisse battre. — Il ne s'en va qu'à une heure du matin. Le lendemain on joue encore. — Ourliac perd et prend un air froid, ne parle plus de voyage. — L'Irlandais en jette quelques mots, Ourliac feint de ne pas entendre; — à une question directe, il répond : — Merci, j'irai seul.
Mais l'Irlandais ne peut voir partir sans chagrin le seul homme qui écoute ses traînantes histoires, le seul homme qu'il gagne au piquet; — le seul qui le trouve spirituel, jeune et vigoureux. — Il essaie d'abord de le détourner de son voyage, mais Ourliac
est décidé à partir; — alors il veut aller avec lui. Ourliac se laisse prier et ne cède qu'à une grande insistance. — Après tout, dit-il, vous pouvez ne m'accompagner que jusqu'à Châlons.
En route, l'Irlandais ne dit pas un mot qu'Ourliac, qui se donne à lui-même une comédie, ne se récrie sur le mot : Quel mot spirituel, quel bon mot, quel grand mot ! — Vous qui êtes si fort, lui dit-il, portez donc cela ; — vous qui êtes si adroit, arrangez donc ceci; — vous qui parlez si facilement, persuadez donc telle ou telle chose au conducteur ; — vous qui êtes jeune et vigoureux, donnez-moi donc votre coin, ce n'est pas une nuit passée en voiture qui fatiguera un gaillard comme vous.
Et l'Irlandais s'anime, il se met en quatre pour ne pas rester au-dessous de cette opinion d'Ourliac, qui le grandit à ses propres yeux. A Châlons, on joue au piquet, Ourliac gagne; mais il est fatigué, il ne donnera de revanche qu'à Lyon. — On va donc à Lyon. — Vous n'êtes pas délicat, vous : donnez-moi donc votre manteau; moi je suis, auprès de vous, une pauvre créature faible et débile. — A Lyon, Ourliac ; dix parties de piquet ; on emporte des cartes en voiture, Ourliac ne gagne pas une seule partie.
On arrive à Lausanne; — les amis d'Ouili.v; icnt
partis pour une petite excursion, mais ils reviendront dans deuxjours. Ourliac avait mieux aimé avoir son Irlandais sur la route que de voyager seul; mais à Lausanne, il allait trouver des amis gais, jeunes, spirituels comme lui : — lecompagnon ne serait plus qu'un encombrement.
En dînant, il se lève, va à lui, et lui arrache up cheveu.
— Qu'est-ce ?
— Rien, un cheveu blanc.
— Ah I... diable!
Ourliac, qui s'est remis à sa place, ne tarde pas à se relever et à arracher un autre cheveu à l'Irlandais
— Encore un cheveu blanc! — Ah ! mais, c'est que vous en avez beaucoup ; il ne faut pas les arrachée vous resteriez chauve.
Un peu après :
— Est-ce que vous êtes malade ?
— Non.
— C'est drôle, vous avez une mauvaise mine.
— Vous trouvez?
— Très-mauvaise mine : vous êtes tout jaune. L'Irlandais veut conter quelque chose.
— Ah! pardon, mon ami, je connais cette histoirelà. — La Suisse est un pays libre, on n'est pas forcé
d'y écouter la même histoire plusieurs fois. — Duel âge avez-vous? Vous avez bien cinquante ans *
— Oh ! non, trente-huit seulement.
— Vous paraissez davantage. Voulez-vous jouer au piquet ?
Ourliac gagne six parties de suite. — l'Irlandais qui avait pris la douce habitude d'être victorieux, s'anime, s'irrite, voudrait jouer toujours; mais le lendemain, Ourliac annonce qu'il n'aime plus le jeu de piquet, et que d'ailleurs c'est un jeu très-sévèrement défendu à Lausanne ; mais il a un moyen de passer la journée : — il fait asseoir l'Irlandais, s'assied luimême, prend un cahier Je papier blanc et feint de lire un oui' rage sérieux, qu'il improvise, en ramassant tout ce que sa mémoire peut lui fournir de phrases ennuyeuses, vides, incolores, sans aucun sens. — il veut avoir son avis franchement, sans complaisance, — c'est un ouvrage auquel il attache la plus grande importance. Au bout de trois heures, le malheureux Irlandais, engourdi, découragé de la vie, se croit délivré quand on annonce le dîner. Ourliac dit froidement : Fin du premier chapitre.
A peine a-t-on desservi qu'il reprend le terrible cahier et qu'il dit : 2e chapitre. — Alors il continue à entasser des phrases ambitieuses, alambiquées, sans
suite, de prétendus raisonnements qu'il recommande à l'Irlandais de suivre sans distraction. — À dix heures finit le 2e chapitre. — L'Irlandais parle encore d'une partie de piquet. — Ourliac, d'un air grave : — Le gouvernement d'ici est justement sévère; la liberté ne subsiste que sous la tyrannie absolue de la loi; — il serait très-imprudent de demander des cartes. — Mais est-ce que mon ouvrage vous ennuie ?
— Oh ! non.
— Tant mieux! car ce cahier, qui contient seize chapitres, n'est qu'une sorte de discours préliminaire, de prolégomènes. — Du second cahier, nous entrons au cœur du sujet. — Ce commencement est un peu léger peut-être, un peu folâtre, mais je n'ai pas voulu décourager tout d'abord le lecteur par des pensées ardues, par un style austère, — j'entre en matière par un quasi-badinage. — Tout ne sera pas aussi clair ; il faudra, pendant la lecture des autres cahiers, rassembler toutes les forces de votre attention pour suivre le fil dune discussion un peu tortueuse, parfois un peu obscure.
On se couche à minuit, après la lecture du 4e chapitre, et l'Irlandais se sauve pendant la nuit et retourne à Paris.
Il grêle des almanachs : il en est tombé un sui moi ; il s'appelle: « Almanach de l'administration impériale. »
Cet Almanach renferme plusieurs inconvénients que je prendrai la liberté de signaler à son auteur anonyme.
A cet Almanach est joint le Guide du Pétitionnaire, où l'on trouve des formules toutes faites « que l'on n'a qu'à copier » pour demander, pétitionner, etc.
La modestie des ministres s'est émue il y a peu de temps, et, empruntant la voix du Moniteur, elle a expliqué qu'elle souffrait du titre de monseigneur que les pétitionnaires lui adressaient.
Or, vu la concurrence des almanachs, chacune de ces estimables brochures s'empresse de paraître avant les autres. C'est vers le mois d'octobre 1853 que l'on publie les almanachs pour 1854. A cette époque, la note du Moniteur n'avait pas paru, et tous les almanachs appellent les ministres monseigneur. Il sera juste que les ministres aient de l'indulgence pour les pétitionnaires, qui, en général, ne sont pas abonnés au Moniteur, et qui copieront ce qu'ils trouvent dans les livres et les almanachs, et les appelleront « Monseigneur » pendant toute cette année.
Ces livres, « Parfait pétitionnaire, Guide de secré-
taire de pétitionnaire, » ne peuvent manquer de jeter dans le désordre les citoyens français qui usent volontiers du droit de pétition, droit qui eût été jadis exorbitant s'il n'eût été limité par le droit de ne pas lire les pétitions dont on usait largement alors.
Ces « Guides secrétaires, » etc., s'adressent naturellement à des gens illettrés à un certain point; — les autres préféreront toujours dire eux-mêmes ce qu'ils ont à demander.
Eh bien! un homme a acheté le « Guide du pétitionnaire » que j'ai sous les yeux. — Voir la manière de demander tant de choses lui met l'eau à la bouche. — Il se conforme aux instructions, — il fait emplette d'une feuille de « papier Tellière » ; ce qui lui donne le plus d'envie, c'est la croix d'honneur. — 11 se demande en quoi il peut l'avoir méritée. — Il se répond qu'il est depuis dix ans sous-lieutenant dans une compagnie de la garde nationale rurale. — Il cherche et trouve à la page 55 la formule ainsi conçue: