POUR DEMANDER UNE PENSION
Diable, dit-il, voilà qui ferait probablement mon affaire. Et il copie.
« Monseigneur,
» Une malheureuse mère de quatre enfants, dont l'aîné n'a pas encore dix ans, implore votre bienveillance pour lui faire obtenir une modique pension.
» Son mari vient de périr victime d'un accident. » Et il signe Jean Guillaume.
Il n'y a pas dans le livre d'autre formule pour demander une pension.
Un dernier exemple: Un ferblantier d'une petite commune s'ennuie de payer des mois d'école pour son fils; il trouve dans le livre que, pour obtenir une bourse à un collège, il suffit d'écrire au préfet du département, en pliant, cachetant, etc., correctement.
Et il copie :
« Monsieur le préfet, un ancien militaire sollicite de votre bienveillance une bourse au collège de... pour son fils, qui a remporté tous les premiers prix à sa classe.
» Ma fortune ne me permet pas de faire les frais nécessaires pour la continuation des études de ce fils dont les rares dispositions sont attestées par les certificats ci-joints :
» J'ai l'honneur, »
N. B. (Joindre les notes de l'élève.)
Il ajoute les notes sur lesquelles on peut lire:
Conduite. — Très mauvaise, ne fait que jouer avec le chat.
Grammaire. — N'en sait pas plus que le premier jour.
Ecriture. — Illisible, ne fait que salir du papier.
Lecture. — Sans progrès.
Aptitude. — Idiot.
Une grande voix s'est élevée, une voix lamentable, — ululatus, comme diraient Virgile et Janin. — Cette voix est la voix de l'épicerie; l'épicerie est souffrante, l'épicerie se meurt, l'épicerie est morte.
Cette voix se compose de cinquante lettres que je reçois de tous les points de la France; —quelquesuns de ceux qui m'écrivent sont dans une étrange erreur sur mon compte: ils me croient un ennemi de l'épicerie et des épiciers, — et ils m'ont rappelé cette phrase consolante d'un poète allemand : « Des gémissements et des pleurs des malheureux, du sang des victimes, il s'élève une vapeur qui forme un nuage, et dans ce nuage s'engendre la foudre. »
Je ne connais qu'un épicier, et je suis allé lui serrer la main et m'expliquer avec lui : —j'ai fait comme Napoléon qui embrassa à Fontainebleau le capitaine Petit.— Cet épicier me connaît depuis mon enfance. Auprès de son immuable magasin était une pension où j'ai copié pendant quelques années le récit de Théramène et la Cigale et la Fourmi. — C'est lui qui me vendait pour mes goûters pour trois sous de cornichons que je mangeais avec du pain, pour me venger de la prudence avec laquelle on me permettait ce condiment à la maison.
Je l'ai retrouvé à la même place de la rue Sainte-
Anne. — On a élargi la rue, — il est resté ; toutes les autres enseignes de ce quartier, dont ma mémoire était ornée, ont changé , et la sienne est demeurée accrochée.
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinse.
J. Janin.
Il sait, lui, que si j'ai parfois donné aux épiciers des conseils sévères autrefois sur leur tendance et sur leur inquiétude politique , aujourd'hui sur leurs propres affaires, ce n'est pas par haine ni même par malveillance, c'est au contraire pour les avertir. — - Une partie de ce que je leur ai prédit leur est arrivé. — Qu'ils me croient donc sur l'avenir que je leur annonce aujourd'hui.
Quelques épiciers, dans la guerre qu'ils se font les uns aux autres, sont à bout de ressources ; ils se dévorent; et un jour il ne restera que leurs casquettes sur le champ de bataille. Pour attirer le consommateur, ils ont voulu faire du bon marché, ils ont diminué leurs bénéfices, ils ont diminué la qualité de la marchandise, ils ont diminué la quantité, ils ont remplacé le sucre par du pavé, la chandelle par du papier, le café par du noir d'os, la cassonnade par du
sable. Mais, semblables aux coursiers généreux qui, dans un steeple-chase, rencontrent un fossé, une rivière, une haie, ils ont franchi, d'aucuns après quelque hésitation, la limite qui les séparait de la fraude et du délit; puis, une fois qu'ils ont eu franchi l'obstacle, ils ont recommencé à courir sur cette route, haletants et poudreux ; ils s'atteignent, ils cherchent à se dépasser, ils arrivent à un nouvel obstacle, celui qu'a dressé la sévérité, justement croissante, de la justice. Ils ne peuvent s'arrêter, quelques-uns tombent; ceux qui ne sont pas trop éclopés se relèvent; il en est qui, au lieu de sauter franchement l'obstacle, passent au travers ou par- dessus. Puis la course recommence, course acharnée, course impitoyable, course sans fin et sans but; il leur faudra bientôt franchir encore des sévérités plus hautes, des sévérités que je réclame avec opiniâtreté. Eh bien ! de l'autre côté, il faudra courir encore, courir toujours; le délit, la fraude, dont le plus grand nombre gémissent, ne leur servent à rien ! Ils ne sont pas plus avancés que s'ils vendaient tous à poids juste des marchandises non frelatées.
Donc, l'épicerie se meurt, l'épicerie est morte, si, au lieu de gémir et de maudire l'auteur de ces lignes, elle ne se joint à lui pour demander les peines les plus sévères contre la fraude, quelle qu'elle soit.
Il faut qu'elle demande avec moi — que l'épicier qui ne donne pas le poids vendu soit appelé voleur et puni comme voleur; — que l'épicier qui mêle des substances malsaines à ses denrées soit appelé empoisonneur et puni comme empoisonneur; — il faut que l'affiche du jugement soit apposée sur la boutique. Cherchez, trouvez, demandez des supplices; que la justice soit obligée de vous restreindre, de vous arrêter dans vos austères exigences.
Là est votre salut. Êtes-vous plus riche, faites-vous mieux vos affaires aujourd'hui que tant de fraudes en tous genres excitent la sévérité de la justice et le chagrin de la plupart d'entre vous?
Au contraire.
Quand vous serez arrivés à ne plus mêler de cassonnade au sable, à ne plus donner que du papier gris pour de la chandelle, à ne plus faire entrer de café dans le terreau, vous n'y gagnerez rien encore : tous vos confrères se croiront forcés de faire comme vous pour ne pas fermer leurs boutiques, et il s'en trouvera qui alors vendront de faux sable, de faux terreau, de faux papier gris; et il vous faudra faire comme eux, et vous ne serez le lendemain de cela pas plus avancés qu'aujourd'hui. Que ferez-vous alors?
On ne fraude pas pour l'honneur. Je vous le répète,
joignez-vous à moi; la probité seule peut vous sauver, mais la probité exigée de tous, la probité sous la protection de la pénalité la plus sévère. Il n'y aura plus alors de concurrence que dans certaines limites; l'ordre, l'économie, le génie commercial, l'intelligence reprendront leur rang, retrouveront ieur puissance. Allons, voyez clair; la fraude que vous faites vous ruine plus encore qu'elle ne ruine le consommateur. Il faut de l'honnêteté même par spéculation. La plupart sont déjà de mon avis.
Je n'entends pas parier seulement ici des épiciers et aux épiciers, — je parle au commerce tout entier, entraîné malgré lui dans cette voie funeste de la fausse concurrence.
Je crains bien d'ennuyer mes lecteurs. — C'est sur tout quand on parle de choses utiles qu'il ne faut pas être long. — Cependant il faut que je parle encore du pain. Si les consommateurs sont lésés, les boulangers des départements sont dans une situation extrêmement difficile. C'est celle dont j'ai contribué pour ma
part à tirer les boulangers de Paris, ainsi que je vous l'ai au moins assez dit. L'administration, avant l'ordonnance qui prescrit de vendre le pain au kilogramme, — était fort embarrassée; — il est très-difficile de faire un pain d'un poids tout à fait juste et déterminé à l'avance, à cause des transformations et des accidents qui s'opèrent pendant la panification et la cuisson. — Il était juste cependant que le consommateur qui achetait et payait un pain de quatre livres emportât quatre livres de pain. — On penchait d'abord pour le consommateur, et on punissait le boulanger d'un déficit souvent involontaire. — Celui-ci réclamait, démontrait l'impossibilité de faire avec certitude un pain de tel ou tel poids. L'administration s'apitoyait, et accordait au boulanger une tolérance de quelques grammes par kilo pour la cuisson. Mais le consommateur élevait la voix et disait : Il n'est pas plus difficile de faire un pain pesant juste quatre livres — que de faire un pain pesant juste quatre livres moins cinquante ou moins cent grammes. L'administration, malgré son zèle, était doublement injuste : tantôt elle ne voyait pas le déficit commis au préjudice du consommateur, tantôt elle punissait le boulanger pour un délit involontaire. On a compté à Paris, en 1840, jusqu'à deux cent cinquante procès-
verbaux constatant la vente de pain à faux poids dans une seule semaine.
C'est alors que parut l'arrêté qui prescrit la vente au kilogramme. On m'assure que l'article 4decet arrêté, que je n'ai pas sous les yeux, ajoute : « Les boulangers seront tenus de peser, en le livrant, le pain vendu dans leur boutique, sans qu'il soit besoin de réquisition de la part des acheteurs. » Eh bien! si, comme je n'ai aucune raison d'en douter, cet article existe, il n'est nullement observé. C'est un des défauts, peut-être le défaut du caractère français. On possède en France et on fait des lois excellentes ; les lois françaises sont avec raison un modèle pour le monde entier, seulement on ne les exécute pas.
Ajoutons à ce premier défaut du caractère français celui de ne pas savoir mépriser, et on aura la clef de bien des choses.
Je reviens au pain.
Cet arrêté en vigueur à Paris n'était nullement obligatoire pour les départements, de sorte que les anciens règlements restaient en vigueur, ou plutôt qu'il n'y avait ni vigueur ni règlements.
Tant que les contraventions pour défaut de poids n'ont été punies que par la simple police, les boulangers des départements, rarement poursuivis, n'ont
pas réclamé; — mais en 1851 , une loi est intervenue, qui fait, avec raison, de la vente à faux poids ou de la tentative même un délit correctionnel.
Il semblait alors que les règlements locaux allaient disparaître et que l'arrêté de Paris allait être appliqué par toute la France.
Il n'en a pas été ainsi.
Un avocat de Lisieux eut h défendre, peu de temps après la promulgation de la loi, un boulanger qui reconnaissait avoir vendu un pain de deux kilogrammes qui ne pesait pas deux kilogrammes — Mais l'avocat soutenait qu'on ne pouvait être sûr de faire un pain de deux kilogrammes. — 11 demandait pour son client l'autorisation de peser chaque pain et de le vendre proportionnellement à son poids réel. — Il ne fut pas écouté. — Que fit le boulanger? Il se transporta chez les trente-deux boulangers de la commune de Lisieux, prit un pain chez chacun, apporta les trente-deux pains à l'audience avec une balance. — Vingt-huit ne pesaient pas le poids. — La municipalité ne fut pas convaincue, le vieux règlement subsista et, m'assure-t-on, subsiste encore.
Cependant les condamnations pour vente de pain à faux poids se multiplient par toute la France, — à cause des anciens règlements, — qui ne sont pas
même semblables dans les diverses communes. — Ici la tolérance accordée pour la cuisson est de 75 grammes, et ailleurs de 125, sur des pains de même poids nominatif, etc.
L'administration, qui se préoccupe avec raison et des grains, et des farines, et de la boulangerie, peut rendre un immense service aux consommateurs à la fois et aux boulangers des départements, — et cela à peu de frais, — en rendant obligatoire pour toute la France l'ordonnance appliquée seulement à Paris qui prescrit la vente au kilogramme.
Je recommande vivement l'article 4.
Un nouvel avis aux consommateurs dont les exigences peu raisonnées contribuent souvent beaucoup, ainsi que je le disais dimanche dernier, aux fraudes du commerce :
Quand vous achetez une livre de sucre, tout en ne regardant pas assez soigneusement quel poids on met dans la balance, vous voulez à tout hasard avoir plus que ce poids; — s'il y a d'un côté un poids d'une livre et de l'autre une livre de sucre, les deux plateaux doivent être égaux; mais le consommateur trouvera mauvais que le plateau de la marchandise îe des-
cende pas au-dessous du plateau du poids. — Le marchand ne peut satisfaire à cette exigence, qui serait ruineuse pour lui, qu'au moyen d'une fraude faite sur un autre point; il faut qu'il vous ôte d'un côté ce qu'il donne de l'autre. — Vous voulez que le sucre entraîne le poids d'une quantité supposée égale à trois grammes, —eh bien, le marchand commencera par vous mettre trois grammes de papier de pavé.
— La marchandise enlève le poids, non plus parce qu'elle est lourde, mais parce que le poids est léger.
— Plus de tolérance, plus de papier; punition liessévère cour les faux poids, — mais contentez-vouî de votre côté que votre livre de sucre mette et tienne en équilibre le poids d'une livre.