EN FAVEUR DE LA PARESSE
Les gens de quelque valeur passent presque tous pour paresseux. Si la chose est vraie, c'est bien heureux, car sans cela ils seraient un peu plus les maîtres du monde que les autres ne le voudraient.
Mais voyons un peu ce que l'on appelle la paresse.
Un esprit supérieur ou délicat ne sert au public que des fruits choisis, des fruits sains et mûrs, des fruits de son propre jardin.
Ces fruits, il faut que le germe s'en développe 1er tement; puis les fleurs s'épanouissent sur les arbres Oh ! c'est alors le beau moment et la fête du poëte ; c'est le moment de la conception ; c'est le moment où
l'idée, encore vague et sans contours arrêtés, voltige devant ses yeux, comme les papillons bleus dans les luzernes. Les fleurs s'épanouissent, les arbres sont couverts d'une neige blanche et rose, et l'air est doucement parfumé d'une odeur que sentent seulement les délicats.
Puis il faut arrêter ces idées, il faut les forcer de prendre un corps, il faut dessiner leurs contours.
Une petite bise froide couvre la terre de la neige rose et blanche.
Puis les fruits commencent à grossir.
Puis auand les fruits sont formés, le soleil vient les colorer.
Le soleil du poëte, c'est le regard d'une femme aimée, c'est une grande pensée, une grande conviction; c'est la haine de l'injuste et de l'absurde; c'est l'amour de la liberté.
Les fruits sont mûrs, leur velours est teint des plus fines nuances du carmin.
Il s'agit alors de les cueillir et de les choisir en rejetant ceux qui ne sont pas assez mûrs, ou ceux qui, mûris à l'ombre, ne sont pas colorés, ou ceux qui oiii été meurtris ou attaqués par un insecte.
Et Ton dit : « Il n'y en a guère, voilà un jardinier bien paresseux ! »
Un autre, au contraire, secoue ses arbres tous les matins, rainasse les fruits verts, les fruits aigres, les fruits gâtés ; puis, le panier au bras, va, suit au marché, soit à la maraude. Il ramasse tout, ne choisit rien , ne jette rien.
A la bonne heure, voilà un homme qui travaille !
A qui réellement en ce temps-ci pourrait-on reprocher avec justice d'être paresseux?
Rossini, par exemple, est regardé comme le type de la paresse.
Eh bien ! Rossini a fait plus de quarante opéras ! Donnez à chacun de vingt inconnus deux de ses opéras, et ces vingt inconnus seront demain vingt musiciens illustres.
On montrait à un prétendu paresseux, qui n'a publié que quelques beaux livres, un ouvrage d'un écrivain plus fécond. « Tenez, lui disait-on, en voilà un qui n'est pas paresseux. »
Il parcourut le livre, et dit : « Toutes ces choses-là, les unes me sont venues à l'esprit, et je les ai repoussées comme des préoccupations incommodes; les autres me sont venues à la plume, et je les ai effacées. »
ftfl SOUS LES ORANGERS.
Loin de reprocher la paresse aux contemporains, il est bon, au contraire, de plaider les circonstances atténuantes de l'excessive fécondité de la plupart d'entre eux.
Louis XIV ne donne pas de pensions aux écrivains. Louis XIV est mort; c'est la première raison, mais ce n'est pas la meilleure : la meilleure est que les écrivains de notre siècle trouveraient la pension de Louis XIV trop chère et ne l'accepteraient pas. Le public, d'ailleurs, ne permettrait plus à un écrivain de talent d'être pensionné de Louis XIV. Un écrivain ne peut plus se donner au cardinal-ministre comme M. Chapelain, pas plus qu'il ne pourrait en acheter le bel habit de satin colombin orné de rubans verts avec lequel ce bel-esprit se présenta pour la première fois à l'hôtel de Rambouillet.
Richelieu trouva, dit-on, fort mauvais que Balzac ne lui eût pas dédié ses ouvrages.
« Se croit-il assez grand seigneur, disait le cardinal pour ne pas dédier ses livres ! »
Aujourd'hui tout le monde se croit assez grand seigneur pour ne dédier ses livres qu'à ses amis et à sa maîtresse.
Un exemple:
On trouve dans les œuvres de Colletet une pièce de vers ainsi intitulée :
« A monseigneur l'archevêque de Rouen, messire F. de Harlay, sur l'Apollon d'argent qu'il m'a envoyé pour récompense de mon hymne sur la pure Conception de la Vierge, l'an 1 634. »
Il s'est présenté en 1855 (on disait autrefois en l'an de grâce) une circonstance analogue pour la promulgation d'un nouveau dogme.
Il s'est fait sur ce sujet beaucoup de vers et de prose, aussi mauvais sans contredit que pouvaient l'être ceux de Colletet. Eh bien! monseigneur l'archevêque de Rouen n'a envoyé d'Apollon d'argent à personne, ou si quelqu'un en a reçu, il ne s'en est pas vanlé.
Il faut aujourd'hui que l'écrivain vive de son travail, et en vive honorablement. De parasite, il s'est élevé au rang d'ouvrier.
Mais cette indépendance, il faut la payer. On la paye en ceci que chacun écrit un peu plus qu'il ne le voudrait et ne le devrait;
Qu'il faut porter au marché, sinon tous, du moins presque tous les fruits du jardin ; que si l'on rejette
encore les gâtés, il faut en admettre quelques-uns qui ne sont pas bien mûrs et d'autres qui sont de forme imparfaite.
De telle sorte que, pour être juste envers un écrivain de ce temps-ci, il faut le juger, non d'après tout ce qu'il a fait, mais d'après ce qu'il a fait de mieux; élaguer de ses œuvres ce que la postérité en élaguera et ce que lui-même aurait préféré ne pas publier.
Les paresseux étant ainsi justifiés, non de leur paresse, mais de leur fécondité, je passe à un autre sujet.
Lorsqu'on a toutes ses affections partagées entre un petit nombre de personnes, lorsqu'on n'a de relations étroites qu'avec les objets de ses affections, on échange dans cet heureux commerce tout son or en lingots. On n'est pas obligé de diviser ces lingots d'abord en menues pièces, puis ensuite de changer ces pièces contre du billon, puis de frapper un peu de fausse monnaie. Les gens qui ont tant d'amis se divisent en menues parcelles, et ne reçoivent de chacun que des bribes pareilles.
0 musiciens ! enfants chéris du ciel, que les peintres
MÉLANGES PKILOSOPHIQCES. 63
et les poètes courbent le front devant vous, car la musique, c'est la langue du ciel. Là où s'arrête le génie du peintre, là où le po.ëte n'a plus que des sensations confuses qu'il est impuissant à exprimer, là où s'arrête la poésie, la musique commence.
Je parle de la vraie musique.