LES AVOCATS ENGUEULEURS. — SUR LES PENSUMS
Saumaise n'étant pas d'accord avec le père Pétau sur une élymologie, fit imprimer que le père Pétau était une bête, un âne, le plus méchant et le plus maladroit des bipèdes, un homme prêt à tous les crimes, pecus, asinus, bipedum inwerilissimus et nequissùmis, cuilibct sceleriparatus.
Un jésuite avait fait mieux, il avait pendant vingtcinq ans colligé tout ce qu'il avait lu et entendu d'injures dans les livres et dans les rues ; il en avait fait un cahier qu'il tenait toujours sous sa main. Entendait-il en traversant les halles ou en parcourant les vieux livres quelque invective, quelque insulte, quelque
grossièreté nouvelles : il s'empressait de l'inscrire et de l'admettre dans son arsenal.
AussUôt qu'il avait avec quelqu'un la moindre querelle, aussitôt qu'on n'était pas complètement d'accord avec lui, fût-ce sur le plus futile sujet, il ouvrait son cahier et le copiait tout entier, sans choix, sans mesure, sans proportion avec son sujet de plainte. Tel homme se voyait appeler empoisonneur, ivrogne, fourbe, incestueux, voleur et athée, qui ne se rappelait pas avoir fait pire autre chose que de préférer Virgile à Lucain, ou tel vers de Virgile à tel autre vers du même poëte.
Il est des gens qui dépassent encore et Saumaise et le R. P. de la compagnie de Jésus.
Je veux parler d'une classe d'avocats que l'impunité rend chaque jour plus nombreuse. Je veux parler des avocats engueuleurs.
Le président de Lamoignon, dit-on dans une note d'une édition de Boileau, était fort sévère sur ce sujet et imposait silence, dès les premiers mots, à tout avocat qui se laissait emporter aux invectives.
Ces avocats sont connus au palais, et les plaideur? sont dans l'usage de les opposer les uns aux autres, de telle sorte que, le procès terminé, lorsque le tri-
bunal a prononcé, celle des deux parties que les juges ont déclarée avoir raison a été aussi insultée, injuriée, vilipendée et calomniée que l'autre.
Il est à souhaiter que les magistrats arrêtent toujours énergiquement cette tendance, qui est un manque de respect pour eux. Je sais cependant qu'ils en souffrent, et voici comment je le sais. Il y a quelques années, je pris à partie dans les Guêpes les deux plus célèbres de ces messieurs, et les désignant par leur nom, je les houspillai de mon petit mieux.
Quelques jours après l'apparition du volume, je reçus les cartes de trois magistrats, qui sont sans contredit entre les plus élevés.
Quand vous avez un procès, ce n'est qu'avec peine et avec l'autorisation du président du tribunal que vous pouvez plaider vous-même. — Le président même fait suivre son autorisation de conseils et d'avertissements : — « Si vous sortez de la modération, la parole vous sera retirée, etc., » — tant on craint qu'un homme attaqué dans sa fortune, dans son honneur, ne soit pas suffisamment maître de lui, et ne s'emporte en injures, ou du moins en paroles violentes envers ses adversaires.
On devrait donc attendre la plus grande mesure de
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la part de l'avocat auquel l'affaire qu'il plaide est parfaitement indifférente ; — qui défendra demain ce qu'il atiaque aujourd'hui ; qui plaide pour A contre B, par hasard, parce que A s'est adressé à lui ; — qui aurait plaidé pour B contre A, par un autre hasard, Si B était arrivé le premier à son cabinet. — Il n'y a pas de passion, donc, pas d'excuse.
C'est surtout lorsqu'il s'agit d'un homme d'un grand nom ou d'un grand talent que celte espèce d'avocat s'en donne à cœur-joie. Pendant deux heures, il se croit supérieur, il parle d'en haut, d'un ton dédaigneux, ironique; il se venge de son infériorité.
Quelquefois, il est vrai, il faut payer ce triomphe passager; quelques corrections ont été infligées, — mais les exemples en sont peu fréquents. — D'ailleurs l'insolence abrite parfois la couardise sous la jupe empruntée à la faiblesse.
Les membres honorables du barreau, qui voient avec peine les progrès de cet abus, devraient y mettre un terme. La chose est d'autant plus urgente qu'il arriverait au palais ce qui arrive quand on cause avec un homme qui crie : il finit par vous imposer son diapason et vous donner le la. — Les plus réservés, les plus honorables d'entre les avocats se laisseraient entraîner, et s'ils n'allaient pas au bout, feraient du
moins quelques pas sur la route. Le diapason du palais est trop élevé.
L'homme qui a bon droit, l'homme qui met ce bon droit sous la protection de la justice, doit être à l'abri de l'injure et de l'insulte. — Beaucoup d'honnêtes gens reculent devant un procès, quelle que soit la justice de leur cause : ils ne se sentent pas assez protégés contre l'insolence de certains avocats; — c'est les obliger de faire eux-mêmes un affront à la justice.
Ce qui m'encourage à revenir sur ce sujet, c'est que je viens d'obtenir un demi-succès dans une autre cause que je plaide depuis longtemps. — Il m'a fallu toute ma vie pour abattre quatre ou cinq abus, — et Dieu sait que de haines j'ai soulevées contre moi : les abus, dit Voltaire, étant le patrimoine de beaucoup de gens.
Un grand nombre de savants sont de l'espèce des mollusques, ils restent volontiers accoudés sur une table, comme une huître sur son banc, — ne considérant la promenade et les exercices de tout genre qua comme un dérangement, une distraction inutile, une sorte de débauche et de libertinage.
Ils ne pensent pas que les écoliers ne sont pas tous destinés à être des savants; il est nécessaire que le plus grand nombre deviennent des hommes. — Ceuxci ont besoin de grand air et d'exercice.
C'est déjà beaucoup pour des enfants de passer tous les jours au moins une dizaine d'heures assis sur des bancs, entassés dans des classes souvent trop petites, toujours trop peu aérées; — à cet âge tout est développement et croissance ; — à cet âge on prépare la santé et les maladies de toute la vie. Eh bien ! non contents de ces heures renfermées et sédentaires, certains professeurs pour les plus légères fautes infligent des pensums; l'écolier qui a des pensums doit consacrer le temps des récréations, c'est-à-dire un temps qui doit compenser les inconvénients et les dangers d'une vie trop sédentaire, par des jeux violents; il doit, dis-je, consacrer ce temps, assis dans une classe, à copier le récit de Théramène, ou la Cigale et la Fourmi; — iln'est pas sans exemple qu'un enfant, s'il est un peu turbulent, c'est-à-dire s'il a plus besoin d'exercice que les autres, passe plusieurs semaines enfermé, sans courir, sans sauter, sans respirer l'air libre.
C'est comme cela que Ton fait des hommes malingres, chélifs, méchants et lâches.
J'ai fait souvent la proposition que voici, quand j'étais professeur suppléant au lycée de la rue Caumartin... « Ne pourrait-on pas, au lieu de ces punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une centaine de vers pendant huit ans, ne pourrait-on pas imaginer des punitions qui ne leur enlèveraient pas un exercice indispensable à leur santé. — Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs, violents, bruyants même, — c'est aussi absurde que si on leur enlevait par punition une partie de leur nourriture.
On a imaginé le pain sec pour punition, il est vrai, mais on n'a pas inventé la diète. Il faudrait supprimer les pensums voraces, comme les appelle Hugo dans ces charmants vers : « Ce qui se passait aux Feuillantines. » — Il faudrait remplacer les pensums par une occupation non amusante, mais qui exercerait les forces au grand air. Bêcher la terre, tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, etc. Ces portées remplaçant le pensum, tout en privant l'écoparesseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient pas de l'air et de l'exercice qui sont indispensables à sa santé et au perfectionnement de son être physique. »
Voilà ce que je disais, ce que je répétais, et comme
Ih SOUS LES ORANGERS.
on n'avaii rien de raisonnable à répondre, on ne répondait pas.
C'est avec surprise et plaisir que je viens de lire dans un règlement sur le régime disciplinaire des lycées, la phrase que voici ; c'est encore bien loin de ce que je demande, mais c'est un pas vers le but :
« Les seules punitions autorisées dans les lycées sont : 1° la mauvaise note, 2° la retenue, avec tâche extraordinaire, pendant une partie de la récréation, etc. »
Je le répète, c'est bien loin de mon but. Mais enfin on met des limites à la voracité du pensum, on ne lui abandonne plus qu'une partie des récréations qu'il dévorait tout entières, qu'une partie de la santé des enfants qu'il grignotait. Une loi à'habeas corpus est acquise aux lycéens. Je le repèle, c'est un premier pas.
0 lycéens ! vous qui ferez la postérité, ne l'oubliez pas, — c'est moi qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le Pensum ; c'est à moi que vous devrez prochainement sa destruction ; — vous apprendrez à vos enfants que si Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème, et Thésée le Minotaure, si Méléagre a abattu le sanglier de Calydon,
Alphonse Karr a vaincu le Pensum, hxc otia fecit.
Ce n'est qu'un pas, mais c'est un grand pas que de reconnaître la nécessité de ne pas enfermer les enfants pendant des récréations entières. Le pensum recule? il est vaincu, il est perdu.