LA GUERRE S'EN VA
Lorsque, il y a une douzaine d'années, Balzac publia les trois numéros de sa Petite Revue parisienne, je fus frappé, comme un petit nombre d'autres lecteurs, des articles de critique qu'il y consacra à M. de Sainte-Beuve et à Beyle. — J'espérais qu'on allait comprendre que la critique doit être faite par des hommes dans la maturité de l'âge et du talent; que c'est à ceux qui reviennent d'un pays inconnu, et non à ceux qui y vont, qu'il appartient d'en écrire la géographie; — que l'intention d'aller en Amérique n'autorise pas suffisamment les gens à décrire la topographie et les mœurs du Nouveau-Monde;— que l'on ne permet pas d'ordinaire aux recrues de se nommer
elles-mêmes aux grades et au commandement;— que jamais on n'a songé à faire aux jeunes avocats en herbe passer leur stage sur le fauteuil des juges; — que ce n'est pas parmi des carabins que Ton choisit les professeurs de médecine, etc., etc., etc. Encore quelques années, et j'aurai usé ma vie à défendre un certain nombre de vérités qui toutes, comme celle-ci, pourraient se chanter sur l'air de M. de la Palisse et doubleraient le nombre des couplets de cette chanson déjà longue. — Je mourrai martyr de quelques axiomes comme : deux et deux font quatre, — la partie est moins grande que le tout, — le contenant plus grand que le contenu, — la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, etc., ayant été réputé toute ma vie un faiseur de paradoxes, un prôneur d'opinions extraordinaires et d'idées peu applicables.
J'ai réussi à faire accepter cinq ou six tout au plus de ces vérités amenées et réduites aux formules du susdit la Palisse.
Il en est un bien plus grand nombre fort contestées encore aujourd'hui, telles que :
« La propriété littéraire est une propriété. »
« L'épicier qui vole le consommateur commet précisément le même crime que le consommateur qui vole l'épicier. »
€ Le marchand de vin qui empoisonne le buveur commet le môme crime que le buveur qui empoisonne le marchand devin. »
« Un marinier qui tombe à l'eau a plus de chances de se sauver s'il sait nager que s'il ne le sait pas. »
« Il est plus honnête de tenir ses promesses que de les violer. »
« Il serait préférable de ne pas être mordu par les chiens enragés. »
« Il ne serait pas mauvais de nommer des écrivains à l'Académie. »
Et une foule d'autres qui sont encore regardées comme trop précoces, point mûres, trop vertes et agaçant les dents qui voudraient y mordre.
Aucune de ces vérités qui ont fait dire de moi à de bonnes âmes : « Le drôle de corps ! » n'est plus naturellement démontrée que celle dont je parlais au commencement de ce chapitre. Voilà deux fois que j'efface, en en parlant, des petits vers de sept et de cinq syllabes qui se font tout seuls et malgré moi sous ma plume, tant cette vérité rentre dans celles qui se sont depuis si longtemps chantées sur ce fameux air de la Palisse ou le Galisse :
Un quart d'heure avant sa mortj Il était encore en vie.
Ou
Le malade au médecin
Prescrit les pilules,
Au professeur le gamin
Donne des férules.
Aux hommes de l'avenir,
Des littérateurs béj aunes
Infligent de rudes prônes,
Et ne pouvant pas cueillir
Leurs verdoyantes couronnes,
Ils tâchent de les salir.
Fier, au milieu de la rue,
L'âne enfonce l'éperon
Dans les flancs de son patron,
Qui se cabre et rue.
Quand trois poules vont au champ,
La dernière va devant.
Les bœufs mènent la charrue.
Monsieur Planche insulte et hue
Hugo dans une revue.
Moi j'en ris, — et j'ai grand tort :
Pour avoir fait le contraire
De tout ce que je vois faire,
Un très grand homme de guerre,
Monsieur d' la Palisse est mort.
Sauf de très-honorables exceptions, la critique littéraire dans les journaux est le début des aspirants, des néophytes, ou de ceux qu'on y relègue comme
dans une sorte de Sibérie;— c'est quelque chose dans un journal comme les mansardes de la maison où se logent les étudiants et les pauvres gens. Outre cette première inconvenance de voir la critique faite par des débutants, quand elle devrait l'être par des vétérans, il s'en joint une seconde : c'est le ton de supériorité dédaigneux ou haineux que prennent la plupart de ces critiques qui n'ont rien produit, et dont la plupart ne produiront jamais rien. Ils parlent d'en haut aux plus éminents talents de ce temps. Du haut de quoi? On n'a jamais pu le savoir. J'en suis fâché pour eux; mais un peu trop de penchant à l'enthousiasme pronostique plus de talent chez un jeune homme que la propension au dénigrement.
Je parle de ceux qui sont vraiment jeunes.
Mais il en est d'autres qui, s'intitulant eux-mêmes depuis quinze ans « la jeunesse » et « la jeune école, » me rappellent cette mendiante qui, à l'âge de soixante ans, disait encore par les rues, comme elle avait dit au commencement de sa vie : « Ayez pitié d'une pauvre petite orpheline! » Certes, parmi les jeunes littérateurs qui ont apparu depuis quinze ans et plus, il en est un certain nombre dont nous avons, avant le public, salué et accueilli les débuts d'abord et les succès ensuite.
Mais je parle de ceux qui, arrivés aujourd'hui à l'âge de trente à quarante ans, n'ont encore produit que des invectives contre les hommes de génie et de talent qui les «ont précédés dans la carrière, si l'on peut dire que l'on précède des gens qui ne vous suivent pas. Je parle de ceux qui se croient et se disent opiniâtrement la jeune école, quoique la plupart soient de l'âge de ceux qu'ils déclarent vieux et usés, quoique quelques-uns les aient même précédés dans la vie. Il ne suffit pas d'être resté petit, de n'avoir pas encore de talent et de n'avoir rien produit, pour se croire et se dire exclusivement jeune, quelque âge que l'on ait. La jeunesse ne peut pas, comme la noblesse héréditaire, s'accroître par les années. On ne devient pas sculpteur en cassant ou du moins en insultant des statues.
Ces littérateurs platoniques qui se croient « les jeunes» parce qu'ils n'ont pas mûri et sont restés aigres, ont imaginé deux choses cependant, deux machines de guerre avec lesquelles ils battent en brèche ceux qu'il leur plaît de citer devant le tribunal.
C'est le style dans la prose et la forme dans les vers.
Ils appellent le style une phraséologie affectée, maniérée, monotone, l'emploi invariable de certains mots, de certaines phrases, de certaines locutions pré-
tentieuses, qu'ils s'empruntent tous les uns aux autres, et dépensent en pique-nique.
Et ils déclarent n'avoir pas de style ceux qui refusent d'adopter ce patois.
Ce que les uns appellent la forme, quelques autres plus naïfs l'appellent le moule. C'est également un certain nombre de poncifs, démoulages et de surmoulages grossis et défectueux à mesure qu'on les multiplie, rappelant la poésie comme rappelle la sculpture la boutique que certains mouleurs piémontais portent sur leur tête dans les rues de Paris.
Ils habillent laborieusement des idées absentes ; — ils prétendem que la robe est tout, et que le corps n'est qu'un embarras qui rend les plis plus difficiles à ajuster ; — ils renouvellent une partie des puérilités qui signalèrent l'enfance de la poésie française.
Ils renouvellent, ou plutôt ils exhument les sonnets, les rondeaux, les virelais ; — ils se vantent de difficultés vaincues, lorsqu'ils sont venus plus ou moins à bout de faire passer des grains de millet dans le trou d'une aiguille.
Ce serait un pauvre mérite que de se créer exprès des entraves et des difficultés pour les vaincre. Mais qu'est-ce donc quand on ne les vainc pas? Ce n'est pas vaincre les difficultés de la rime, inutilement riche et
redondante, ou de certains rhythmes sans harmonie, que de leur sacrifier le sens commun, la pensée et la propriété des termes.
Sauf un, peut-être deux, — allons donc! c'est une lâcheté de dire deux ; — sauf un, et encore dans ses bons jours, entre ces dévots à la forme, qui oserait dire qu'il ne commence pas par choisir, assembler et disposer ses rimes avant d'avoir trouvé l'idée et même le sujet, que le plus souvent il ne trouverait pas? Et avec cela on fait d'insipides kyrielles de consonnances et d'assonances, de la poésie de bouts-rimés , de la poésie de diablottins et de mirlitons.
Quand les vrais poètes présentent de belles pensées bien habillées, — eux, qui s'intitulent les poètes, n'offrent aux yeux que des habits vides, et quels habits! de fausses dentelles, du faux galon, des oripeaux soigneusement cousus , de prétendus vers qui ne renferment pas une idée, qui n'expriment pas un sentiment, mais qui riment par quatre lettres. Et pourquoi se contenter du sonnet, du rondeau, etc.? Vous avez peur des vraies difficultés qu'attaquaient vos prédécesseurs. Allons donc, voyons, du courage : pourquoi ne renouvelez-vous pas la rime emperière,
Prenez en gré mes imparfaits faits fait»,
et la rime couronnée :
Ma blanche colombelle, belle,
et la fraternisée :
Mets voile au vent, cingle vers noua, Caron. Car on t'attend.
et la rime batelée, et la kyrielle, et la senée, et l'annexée, et l'enchaînée, et la brisée?
Et ces poésies ingénieuses dont les vers inégaux présentaient aux yeux ravis un autel, un cœur, une hache, les deux ailes de l'amour, etc. ! Je trouve que vous dédaignez beaucoup l'acrostiche.
J'étendrai la main un de ces jours, et j'apporterai ici un de ces prétendus poètes, un de ces prétendus jeunes gens ; je le dépècerai convenablement, et j'en ferai de très-minces aiguillettes que je servirai aux lecteurs de bon sens.
Un fait ressort évidemment des événements actuels : c'est que la guerre a fait son temps, c'est que la philosophie l'a tuée, c'est qu'elle est forcée de se montrer
équitable, juste, humaine, c'est qu'elle explique pourquoi elle tue, pourquoi elle brûle, pourquoi elle détruit, c'est qu'elle n'ose plus être la guerre, c'est qu'elle ne pourra paraître sous prétexte de cueillir des lauriers, c'est qu'un homme ne pourra plus faire d'un pays un vaste échiquier, et des hommes des pions qu'il joue et sacrifie pour la gloire de gagner des parties, c'est qu'il ne pourra plus se faire de guerre qu'au nom de la liberté, au nom de la justice, au nom de l'humanité. Nous verrons un temps où il sera absurde de dire ce que je disais il y a beaucoup d'années :
... Mais tuez ies manans, brûlez leurs chaumières, Décimez sans remords des nations entières, Sur votre piédestal tout formé de ses os Le peuple applaudira, — pour quelques tabatières. Les rimeurs vous mettront au nombre des héros.
La guerre se meurt, la guerre est morte.
La lutte est établie entre la justice et certains marchands de café. La justice veut que les Français boivent de vrai café, ou du moins quelque chose d'approchant; les marchands veulent le vendre, mais ne veulent pas en donner.
Dans une des dernières rencontres entre la justice et certains marchands de café, rencontre où la justice a remporté la victoire, mais n'en a peut-être pas assez abusé, on a pu voir dans quelle proportion lesdits marchands nous livrent, non pas du café. — de café, il n'en est pas question, si ce n'est sur les paquets, mais de la chicorée. Ainsi, leur moka semoule contient 15 0/0 de terre sablo-argileuse et d'ocre rouge; leur moka en poudre contient les mêmes substances de 22 à 33 0/0.
On trouve dans leur café des dames jusqu'à 39 0/0 du même mélange, terre sablo-argileuse et ocre rouge.
Leur crème de moka l'emporte encore sur ses concurrents; on y a trouvé un peu plus de 52 0/0 de terre et d'ocre.
Par la même occasion, la justice s'est occupée d'un marchand de poivre qui a fait une combinaison dans laquelle il entre 9 0/0 de poivre, et le reste se compose de sable siliceux et de fécule. [Gazette des Tribunaux du 30 juin.) Dans cette lutte engagée en notre faveur entre la justice et la fraude, je fais des vœux pour la justice, mais je parierais peut-être pour la fraude, qui survivra aux condamnations jusqu'à ce qu'on ait pris le parti de traiter les marchands qui volent comme les autres voleurs.
d'une paix qui a tué la guerre un exemple de radotage.
La France vient de traverser une des plus longues paix; à coup sûr, qui se trouvent dans l'histoire d'un peuple dont un ancien a dit : — Pas de guerre sans un soldat gaulois, nullum bellum sine milite gallo ; — dont un autre ancien a dit : — Les Romains combattaient avec les autres peuples pour l'empire, avec les Gaulois pour la vie, cum aliispro dominai ione, eu m Gallis pro sainte. — Cette paix a duré près de quarante ans, car je ne compte pas comme une guerre l'entrée en Espagne en 1823, dont le cérémonial était convenu d'avance, — ni la prise de la citadelle d'Anvers, en 1832, qui n'a été qu'une courte campagne. Mais j'ai besoin de m'expliquer davantage pour pré-
n SOUS LES ORANGERS.
tendre et établir que la guerre d'Afrique n'a pas interrompu la paix dont a joui la France si longtemps.
La guerre d'Afrique a été une série de victoires dont quelques-unes ont été chèrement achetées ; de faits d'armes éclatants qui ont illustré Bugeaud, Lamoricière, Cavaignac, Bedeau, Changarnier, etc., et notre armée entière ; il était question de savoir si les Français prendraient ou ne prendraient pas Alger, Oran, Tlemcen, mais jamais si les Arabes assiégeraient Lyon, Strasbourg et Paris. Cette guerre n'entravait en rien ni les arts ni les loisirs de la paix. Nous y avons toujours été les plus forts, et il n'était pas possible qu'il en fût autrement. Elle ne donnait donc à la France aucune des inquiétudes, aucune des gênes de la guerre.
Eh bien ! l'histoire demandera à la France : Qu'as-tu fait d'une paix de quarante ans ?
La France répondra hardiment à cette question de l'histoire : Les sciences ont fait de grandes découvertes, — l'application de l'hélice aux bâtiments à vapeur; la photographie et mille autres aussi importantes, peut-être, quoique ayant jeté moins d'éclat.
Elle a produit une littérature entière aussi nombreuse pour le moins que celle du siècle de Louis XIV, et qui sera jugée aussi grande, pour le moins, quand
Lamartine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, de Musset, George Sand, etc., etc., seront allés là où dort Balzac.
Cette postérité pour qui l'on s'évertue, C'est ce gamin qui joue aux billes dans la rue, Dont les cris importuns m'empêchent de trouver Ces beaux vers qu'à lui seul je prétends réserver. — Jouez au cerf-volant, jouez à la toupie,
Vénérés galopins.
Un jour, vous vengerez ma muse, qu'on oublie,
De mes contemporains, Car je n'écrirai plus lorsque vous saurez lire; Vous pourrez sans danger, moi mort, louer ma lyre, Et vous vous servirez de mes défunts talents Pour vexer, à leur tour, les poètes vivants.
Aussitôt que les tambours et le canon endormis ont permis de s'entendre, la philosophie, le bon sens, les idées, se sont emparés des esprits, de telle sorte qu'aujourd'hui la guerre est obligée, pour se faire accepter, de changer son esprit et ses allures.
Autrefois, la guerre était une affaire de fantaisie ; Louis XIV la faisait parce que Louvois, impatient de ce que le roi critiquait ses bâtiments, voulait le distraire et l'occuper à autre chose.
On faisait la guerre pour cueillir des lauriers; on faisait la guerre ^our asservir à ses lois des peuples auxquels on commençait par donner l'exemple du parjure, de l'avidité, et surtout du mépris des lois.
La guerre n'est plus la farouche Bellone, les cheveux épars, les yeux allumés, faisant retentir dans l'air un fouet ensanglanté.
La guerre est calme, froide, posée ; elle doit établir qu'elle est juste, qu'elle est forcée.
La guerre n'est plus un jeu, une partie de boules entre des princes, partie ridiculement sanglante, où les boules sont des boulets et les quilles des hommes.
La guerre est déjà si changée que beaucoup de vieux soldats ne la reconnaîtraient pas.
Une autre guerre se prépare, et cette guerre, quoiqu'elle soit pour nous des plus intéressantes, quoique ce soit presque notre existence qui soit en question, c'est-à-dire quoique le pain soit l'enjeu, nous ne pouvons y prendre part que par nos vœux. — Notre situation est celle de Rébecca lorsque Boisguilbert et Ivanhoé prennent du champ et mettent leur lance en arrêt pour un combat qui décidera de sa vie ou de sa mort.
Voici de quoi il s'agit. —-Vous savez que, depuis quelques années, quelques insectes et quelques plantes
dites parasites se sont emparés de certains végétaux. — On a appelé maladies les habitants naturels des végétaux qu'il nous plaît de nous approprier ; entre autres, le blé a une maladie ; mais voici que la maladie du blé a une maladie elle-même ; peut-être que la maladie du blé va mourir. Faisons des vœux pour la victoire de la maladie du blé.
On racontait, il y a quelques jours dans un journal, qu'au dernier steeple-chase, de jeunes hommes se sont montrés préservant leur teint délicat du haie et de la poussière au moyen de voiles verts, bleus ou bruns, à l'imitation des vieilles Anglaises.
Je n'ose guère d'habitude critiquer la jeunesse, par la crainte de tomber dans un radotage précoce, et de me laisser entraîner par un sentiment d'envie mal dissimulé à blâmer ce qui m'échappe :
L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité, Se fait uoe sagesse avec l'infirmité.
Cependant, ce que nous reprochaient nos oncles, c'étaient l'étourderie , l'imprudence, l'emportement,
98 SOUS LES ORANGEHS.
la fougue, en un mot c'était notre jeunesse dont les vieux se consolaient à nous faire un crime. Tandis qu'aujourd'hui ce qu'on pourrait reprocher à beaucoup déjeunes gens, c'est de manquer de jeunesse.
Pour ma part, j'étais né avec le teint assez blanc, et Ton m'en faisait honte, et j'en étais humilié, et je ne négligeais rien pour y mettre bon ordre ; rappelant les exemples des vieux Gaulois, nous nous sommes plus d'une fois baignés dans la Seine au milieu de l'hiver. — Dieu sait et nos vieilles mères aussi avec quel puéril stoïcisme nous nous plaisions à éluder les conseils de l'hygiène, les précautions les plus vulgaires, avec quelle insouciance étudiée nous marchions d'un pas plus lent lorsque nous étions surpris par la pluie, et avec quel accent de mépris nous disions d'un homme : C'est « un monsieur à parapluie. » Tu te rappelles comme moi nos courses à pied et à cheval, nos prouesses de natation et nos fatigues niées opiniâtrement, qui ne se trahissaient que par ces formidables appétits et par ces sommeils profonds qui leur succédaient. Comme nous étions fiers d'avoir les mains calleuses! quelles terribles cannes nous portions à l'époque où nous errions le soir dans les quartiers mal famés, à la suite d'un projet que notre air déterminé et fanfaron a dû déjouer, celui d'arrêter et de dé-
pouiller des voleurs dont on faisait grand bruit, et par lesquels nous espérions nous faire attaquer !
C'est un peu embarrassant d'être jeune après quarante ans, lorsque la jeunesse n'est pas à la mode, lorsque la jeunesse nous dénonce et nous classe comme vieux et est signalée comme étaient signalées de notre temps les culottes courtes, la poudre et les ailes de pigeon. Us sont jeunes, dirait-on, il faut qu'ils soient bien vieux.
Le plus ancien exemple de radotage que je connaisse est dans Lucien. — Je cite de mémoire et ne me rappelle que le sens.
On dit que je suis sourd ! s'écrie un vieillard. Bon Dieu ! quelle calomnie ! — Si je n'entends pas bien, c'est que les hommes étant de ce temps-ci fourbes et artificieux, ont intérêt à ce que les honnêtes ne les entendent pas, et ont pris l'habitude de parler bas à cette intention. — De mon temps, lorsque les hommes valaient encore quelque chose, ils ne craignaient rien et parlaient intelligiblement.
Mais tout dégénère : j'ai vu que la terre produisait autreioisdes fruits exquis que l'on digérait facilement, des vins généreux qui inspiraient une douce gaieté el n'incommodaient point. — On ne peut manger deui des fruits d'aujourd'hui ni boire deux verres de vin
sans être malade. — Et comme le climat est changé, on n'entend parler que de toux, de catarrhes, que de gouttes et autres infirmités.
Autrefois les moutons avaient de la laine fine et élastique avec laquelle on faisait d'excellents matelas. Avec ces matelas, les domestiques vous faisaient alors de bons lits, dans lesquels on dormait huit heures sans se réveiller. Aujourd'hui la laine des moutons ne vaut rien, et les domestiques sont méchants et paresseux ; les lits sont durs, on s'y retourne toute la nuit sans dormir ; la cuisine n'excite plus l'appétit, et le moindre excès incommode.
On vend de ce temps-ci des souliers bien faits en apparence, mais les pieds y sont à l'étroit, et y gagnent des cors et des durillons; on ne peut faire de grandes courses avec comme avec les souliers d'autrefois.
Et les miroirs donc! comme ils sont changés ! On ne sait plus faire aujourd'hui un miroir qui ait le sens commun. Dans ma jeunesse on les faisait très-bien; c; était plaisir de s'y regarder, on s'y voyait le visage plein et vermeil, les yeux vifs, les dents blanches ; — mais aujourd'hui on y est affreux.
Qu'est-ce que la politesse? Une convention tacite
entre deux hommes par laquelle chacun dissimule sa vanité au bénéfice de celle de l'autre.
Qu'est-ce que l'honnêteté ? Un soin de ne rien faire de criminel dont on puisse vous donner des preuves. Modifions par bienséance le premier membre de phrase : Qu'est-ce que l'honnêteté « pour beaucoup de gens? »
Il y a un personnage de Dryden appelé, autant que je me rappelle, Almanzor, qui peut servir de type de personnages que jouent certains hommes en politique ; ils sont si régulièrement du côté victorieux, qu'on serait porté à les croire invincibles et décidant de la victoire par leur intervention, si on ne remarquait qu'ils n'arrivent sur le terrain qu'après la bataille.
Je crois qu'une personne qui a du cœur et de la dignité ne s'abandonnerait jamais un seul instant à l'amour si elle ne croyait que c'est au moins pour toute la vie. Cependant les serments qu'échangent deux amants sont aussi raisonnables que le seraient ceux
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qu'échangeraient un gigot et l'homme affamé qui l'entame. — Promettez-moi, dirait le gigot, d'avoir toujours le même appétit et de me manger tout entier.—Jurez-moi, répondrait le dîneur, que vous n'aurez ni os ni tendons, et que vous me paraîtrez toujours aussi bon.
Les hommes sont tellement sûrs de la malveillance les uns des autres que chacun sait par instinct qu'il agira prudemment en ne laissant pas voir les bonnes chances qu'il peut avoir. — Si l'on gagne au jeu, on cache ou on diminue son gain; si l'on a un succès, on le dissimule, on l'atténue, ou du moins on tâche de conjurer la haine en faisant semblant d'y être insensible et de n'en pas être heureux. — C'est ce que fait le voyageur qui traverse une route dangereuse : il cache son or dans sa ceinture, et s'il lui arrive par accident de le faire sonner, il se hâte de montrer une poignée de gros sous auxquels il tâche de faire attribuer ce bruit révélateur.
Il est permis de se moquer un peu de l'orgueil, mais c« serait un grand malheur de décourager les orgueil-
leux. Ce sont des gens qui se chargent volontairement de presque toutes les corvées sociales, et qui se contentent pour récompense de l'approbation de ceux audessus desquels ils se croient si prodigieusement élevés.
Les croix et les décorations sont un attrait pour la vanité ; mais il faut regarder tout le bénéfice réel et positif que tire la société de cette vanité, qui ne demande qu'une récompense métaphysique et platonique.
A propos de croix, on pense généralement que voici tous les degrés et tous les grades possibles : — Être chevalier, puis officier, puis commandeur, puis grandcroix, —puis enfin avoir beaucoup de croix de tous les pays et de toutes les couleurs. Après cela, on pense qu'il n'y a plus rien. Il y a encore de ne porter aucune de ces croix que l'on s'est donné tant de peines pour obtenir, qu'on a été si heureux de recevoir, il y a encore d'avoir l'air de les dédaigner.
J'en suis fâché pour les moralistes, mais on ne triomphe que des passions qu'on n'a pas ou de ceiies qu'on n'a plus.
Ou encore nous pouvons vaincre les passions que nous avons, mais nous cédons à celles qui nous ont.
On reprochait à Béranger son silence opiniâtre; il répondit : Il n'y a que les serins nés en cage qui chantent en toute saison.
Un homme dit de moi que je suis absurde, fou, ridicule; il ajoute que je suis un voleur et un scélérat digne de tous les supplices. — Je comprends : cela veut dire que nous ne sommes pas du même avis ou sur m livre nouveau ou sur un acte du gouvernement.