A VOUS, GRÊLÉS. COUTURÉS ET FACES D'ÉCUMOIRE
A vous, grêlés, couturés et faces d'écumoires, à vous gens méconnus et opprimés jusqu'ici, j'offre et je dédie les lignes qui vont suivre et qui proclament, pour un avenir prochain, votre réhabilitation et votre triomphe.
J'ai constaté, il y a quelque temps, la dégénérescence de l'homme; j'ai montré les cuirasses de nos ancêtres, déposées dans les musées, comme les spécimens retrouvés des races antédiluviennes ; j'ai montré, plus près de nous l'obligation d'abaisser le niveau de la taille dans l'armée.
En regard de cette diminution de l'homme notre contemporain, de l'homme que nous sommes au physique et au moral, j'ai placé les embellissements et les
progrès créés par l'homme autour de lui, et j'en ai t\ré la conséquence que l'homme allait bientôt faire place à une autre espèce, à une espèce meilleure ; que les jours de son règne sont comptés; qu'à l'amoindrissement va bientôt succéder l'anéantissement; qu'il n'est en réalité pas digne d'habiter l'univers qu'il a occupé jusqu'ici; qu'il n'en est que le tapissier, et qu'il doit disparaître pour faire place au vrai roi de la terre, dont il a seulement préparé le séjour.
C'est sans doute à renonciation de ces idées que je dois le gracieux envoi qui m'a été fait d'un ouvrage tout récemment publié par M. le docteur Verdé-Delisle, autant qu'à des souvenirs ae collège que nous avons renouvelés et rafraîchis avec un plaisir que j'aime à croire mutuel, il y a quelques années.
Le docteur Verdé-Delisle partage mes opinions sur la dégénérescence de l'homme. Le mot partager n'est même pas juste.
Il a à ce sujet des opinions tout entières, et il en a même un peu plus que moi.
Il constate comme moi « la dégénérescence physique et morale de l'espèce humaine, » et il la voit un peu plus avancée que je ne l'ai vue. Il constate comme moi l'augmentation des exemptions de service militaire pour cause de défaut de taille et d'infirmité; il ajoute
un fait que je ne savais pas, c'est que « cette année la garde impériale a dû abaisser de trois centimètres la taille de ses soldats. » (Page 6.)
Il montre la génération présente « inerte, rachitique, frappée en naissant d'impuissance et de vieillesse. » (Page 4.)
Si le docteur Verdé-Delisle est, sur ce point, plus de mon avis que moi-même, il a en outre sur moi deux avantages que je me crois obligé de reconnaître.
Il sait et il dit les causes de cette dégénérescence, tandis que moi je ne fais que les soupçonner et les étudier.
Il en sait et il en dit le remède, et il montre du doigt l'homme régénéré, l'homme fort, l'homme puissant, l'homme qui remplira l'univers de son intelligence, comme de sa poitrine la cuirasse de François Ier. Cette cause de la dégénérescence physique et morale de l'espèce humaine, selon lui, c'est le vaccin.
Cet homme qui sera digne d'habiter le monde perfectionné et d'en être le maître, c'est par conséquent l'homme grêlé.
« Le nombre des cas d'aliénation mentale augmente chaque année, dit le docteur Verdé-Delisle. Je n'ai de statistique que depuis 1 835, époque où la vaccine, qui date de 1798, a fait ses premières victimes, car c'est
entre trente et quarante ans que la folie a coutume m se déclarer. »
Eh bien! de 1835 à 1841 il y a une augmentation effroyable.
Il y a eu, en 1 835, 1 4,486 aliénés.
En 1841, il y en a eu 19,738.
Que serait-ce si on possédait les statistiques des époques qui ont précédé 1835 et celles qui suivent cette époque!
Il en est de même du nombre des suicides; il n'était en 1827 que de 1,542.
Il a été en 1849 de 3,582, et il a encore augmenté depuis.
Je m'étonne que le docteur Verdé-Delisle n'attribue pas à la même cause, sinon l'augmentation des crimes, du moins la modification de leur tendance générale.
Ce ne peut être par timidité, car le docteur n'est pas timide; ce ne peut être non plus un oubli, car il y aurait là de trop bons arguments pour les négliger.
En effet, aux crimes antérieurs qui demandaient une coupable mais réelle énergie, ont succédé ceux qui n'exigent que de l'adresse, de la ruse, de la fourberie.
Il est fâcheux que l'on n'ait pas jusqu'ici constaté le nombre de vaccinés et de grêlés qui paraissent devant les cours d'assises. Une seule fois cette constata-
MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. lll
tion a été faite, et elle a justifié la théorie du docteur Verdé-Delisle.
C'est lors de la célèbre affaire de Jean Hiroux.
Il se trouvait là un vacciné et un grêlé.
Eh bien I le grêlé était la victime et le vacciné était l'assassin.
Bien plus, on se rappelle que Jean Hiroux, auquel on demanda la cause de son forfait, répondit impudemment : « Pourquoi qu'il était grêlé? »
Est-il possible de mieux démontrer la haine des natures basses et abjectes contre toutes les supériorités ?
Écoutez donc la voix du docteur Verdé-Delisle, il en est temps encore, mais il en est tout juste temps ; les vaccinés sont trop amoindris pour sauver l'humanité, le nombre des grêlés diminue chaque jour; encore un peu et il n'y en aura plus, et alors il ne se trouvera plus d'esprit assez énergique pour remettre les choses en leur place, pour renverser le préjugé de la vaccine, et pour conjurer l'amoindrissement, la dégénérescence, et enfin et bientôt la disparition de l'espèce humaine.
0 vous ! médecins, tenez la lancette suspendue, attendez que cette question soit résolue : ne vaccinez pas jusqu'à nouvel ordre.
Et vous, restes d'une génération qui va disparaître,
mais qui, du moins, elle, disparaîtra dans tonte sa force ;
Vous, les grêlés, — rassemblez-vous, faites-vous connaître, — dites-nous quels sont les hommes grêlés dans les hautes régions du pouvoir, dans la diplomatie, dans les académies, dans les sciences, dans les arts ; comptez-vous et réunissez vos efforts pour sauver le genre humain ;
Ou plutôt pour faire une nouvelle création d'hommes que, comme le premier Créateur, vous ferez à votre image : Finxit in efligiem suam.