QUELQUES GHOSES INUTILEMENT DEMANDÉES. LES SAVANTS ET LES POISSONS
J'apprends par un journal un triste événement arrivé à Sainte-Adresse, un pays que j'ai un peu inventé, que j'ai si bien mis à la mode, auquel j'ai amené tant de monde, qu'un jour il ne s'y est plus trouvé de place pour moi. Hervieux, un pauvre pêcheur infirme, a vu périr sous ses yeux son fils aîné. « Je ne veux pas que mon fils soit pêcheur, » m'avait-il dit souvent. Et il l'avait mis en apprentissage au Havre, chez M. Normand, le constructeur de navires.— Mais un dimanche, le jeune Hervieux accompagne son père à la pêche; il tombe "a la mer, disparaît, revient à la surface en se débattant; — la barque, entraînée par la marée, s éloigne ; — le père Hervieux ne sait pas plus nager
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que son fils ; il lui jette les avirons , qui, impuissants à ramener le canot, pourront aider le pauvre enfant à se soutenir sur l'eau ; — le fils ne saisit que l'eau de ses mains crispées, et disparaît pour la dernière fois.
Je l'ai souvent répété sans obtenir jusqu'ici aucun succès. Le plus grand nombre des marins ne savent pas nager. Il en est de même des mariniers des rivières et des fleuves.
Il serait facile à l'autorité de changer cet état de choses absurde et désastreux. On ne peut posséder et conduire un bateau ou une embarcation sur une rivière ou sur la mer sans une permission personnelle. Que l'on annonce qu'à l'avenir , à prendre de 1860, par exemple, il ne sera pas délivré d'autorisation de navigation ni de pêche à un homme ne sachant pas nager, c'est-à-dire ne pouvant pas se jeter à l'eau d'une embarcation et parcourir une distance convenue.
D'autre part, la natation devrait être encouragée pai des fêtes, des luttes et des prix ; il serait aussi beau comme spectacle et aussi utile pour le moins comme résultat de voir des jeunes gens disputer des prix de natation que de voir des courses de chevaux.
J'ai fait pendant une huitaine d'années partie de la société des régates du Havre. Cette société a rendu de
grands services, elle a contribué au perfectionnement des embarcations et à l'ensemble de la nage (exercice de la rame). — Jamais je n'ai pu obtenir que parmi les prix nombreux mis au concours il en fût donné un pour art de la natation. Dans tout port de mer, dans toute ville riveraine d'une rivière, il devrait y avoir chaque année une ou deux fêtes nautiques, dans lesquelles on distribuerait des prix aux meilleurs nageurs.
A ce propos, j'attends toujours la solution d'une autre demande que je fais depuis quinze ans, — la création d'un ruban spécial pour les médailles de sauvetage, ces belles décorations sur lesquelles il est écrit : « A un tel, pour avoir sauvé un homme au péril de sa vie. » — J'ai pu depuis quinze ans trois ou quatre amis ministres ; je ne leur ai jamais demandé que cela et n'ai rien obtenu.
Je félicitais un jour M. Belmontet, député du Tarnet-Garonne, de ce que ses amis politiques avaient ramassé avec soin quelques-unes des améliorations ^ue îes miens avaient demandée» et préparées sans pouvoir les faire admettre , — et je lui dis : — Voici une de celles que j'ai inutilement demandées. — Les médailles de sauvetage ne peuvent guère se porter à la boutonnière comme les autres décorations, quoique les pompiers et les soldats aui e^ ont reçu doivent les
porter et les portent; mais cette médaille est^yande et lourde, elle est gênante, et on risque de la perdre ; on ne pourrait, dans ce cas, la remplacer chez un bijoutier : elle a été frappée au nom de celui auquel elle a été décernée ; elle doit de plus, sous peine de punition, être attachée d'un ruban tricolore, dont chaque couleur occupe un espace égal. C'est-à-dire que cette décoration est représentée par un ruban que tout le monde a le droit de porter, excepté les décorés, qui ne peuvent le porter sans la médaille. Je demande qu'il lui soit désigné un ruban spécial, vert et rouge, par exemple, à raies égales, figurant l'eau et le feu, théâtres ordinaires des traits de dévouement qui les font obtenir.
J'ai échoué auprès de mes amis, dis-je à M. Belmontet ; essayez auprès des vôtres.
M. Belmontet s'est chargé de très-bon cœur de cette démarche; il faut croire qu'il a échoué comme moi, car je n'en ai plus entendu parler.
Je n'exagère rien en disant qu'un tiers des marins et des mariniers ne sait pas nager et que les sept dixièmes nagent mal, ce qui ne leur permet ni de secourir les autres ni de se sauver eux-mêmes. Outre les
examens que dans mon projet on ferait subira tout marin ou marinier, ne pourrait-on exiger de lui qu'il récitât six lignes de prose?
Deux gros préjugés sont encore très-répandus dans les campagnes: le premier, c'est qu'il faut attendre l'arrivée d'un agent de l'autorité pour enfoncer la porte d'un asphyxié et pour couper la corde d'un pendu, — de même qu'il faut laisser un noyé dans l'eau jusqu'à ce qu'il ait été vu par ledit agent. — Il est seulement permis de lui mettre la tête hors de l'eau, mais les jambes au moins doivent y rester.
Quand on brave ce premier préjugé à l'égard du noyé, quand on le retire de l'eau, c'est pour obéir à un autre préjugé : c'est pour le pendre par les pieds, sous prétexte de lui faire vomir l'eau qu'il a avalée, opération qui ferait mourir en deux minutes un homme en bonne santé.
Eh bien! ne serait-il pas bien de faire réciter aux gens qui, passant leur vie sur l'eau, rencontrent fréquemment de pareilles circonstances, les six lignes que voici :
« Coucher le noyé sur le côté droit, — la tête plus haute que les pieds ; — nettoyer les narines et 1j bouche de la vase et de l'écume.
» Presser les côtés de la poitrine et soulever à plei'.t
main les parois antérieures du ventre ; — frictionner le corps et les membres avec de la laine ; — mettre du labac en poudre dans le nez, et le chatouiller avec une plume. »
Je voudrais trouver quelqu'un qui me dît que, au bout d'une année, cet examen de natation et la récitation des six lignes n'auraient pas sauvé un certain nombre d'hommes.
Je mets quelquefois en cause MM. les savants ot mesdames Jeurs inventions. On a voulu voir dans cette guerre de la haine contre la science. On s'est trompé. De même que j'ai dit : « Je crois au magnétisme, mais je me défie des magnétiseurs, » j'ai essayé en diverses circonstances de défendre Dieu et les religions contre certains de leurs prêtres.
J'aime et j'honore la science. Quelques grands génies ont réuni les peuples au moyen des religions, dont les petits esprits ne savent se servir que pour les désunir. Ces grands génies, quand ils ont annoncé comme suprême récompense, but et fin de la vie humaine « d'avoir Dieu face à face, » ont très-certainement voulu exprimer que l'on saurait et que l'on verrai, tout : l'espace, la vie, l'éternité.
Mais il y a une sorte de savants qui sont les faux prêtres ou les mauvais prêtres de la science : les savants qui ne savent pas, — les savants qui ont horreur de toute découverte qu'ils n'ont pas faite eux-mêmes,
— les savants qui ne veulent pas apprendre. — On a imaginé un beau mot : amis de la sagesse, philosophes ;
— c'est annoncer qu'on ne se croit pas en possession d'une sagesse finie, complète, terminée comme le siège de l'abbé de Vertot. Je ne sais si c'est le défaut d'habitude qui ferait paraître dur le mot de philomathes, qui aurait le même sens pour les savants. Les savants de profession croient ou du moins veulent faire croire que la science, c'est ce qu'ils ont appris, rien de plus, rien de moins ; — que le génie humain a été jusquelà, a dit son dernier mot et n'ira pas plus loin. Ils se sont fait un patrimoine des boutiques de la science. Tout ce qu'ils ne savent pas, tout ce qu'ils ne tiennent pas dans ces boutiques, ils le nient, disent qu'on n'en fait pas, ou que c'est vénéneux. Ils sont amis de la lumière comme feu Quinquet, l'inventeur des réverbères, aurait été ami du gaz, — comme les coucous aiment les chemins de fer.
Les vrais savants, — j'ai un signe infaillible pour les reconnaître, et ceux-là je m'incline devant eux et jeles écoute religieusement, — ce sont ceux qui disent.
quelquefois : Je ne sais pas. Pascal, Descartes le disaient souvent. Réaumur vous conduit au bout du chemin qu'il a fait, et il en a fait beaucoup sur plusieurs routes, puis il vous dit: Je n'en* sais pas davantage ; mais quand il vous dit : Je sais, comme on peut le suivre sans inquiétude ! François Arago ne s'en faisait pas faute, quoique né dans le Midi. J'ai constaté trois ou quatre fois cette preuve de vraie science. Mais les savants qui veulent faire de la science une île escarpée où ils parlent une langue barbare , où ils ne laissent aborder personne, où ils tendent des pièges et font des haies d'épines et des remparts de ronces ; les savants qui ne veulent pas que la science soit une route sur laquelle les vrais savants ont quelques relais et quelques étapes à faire, mais qui prétendent au contraire qu'on est arrivé quand ils sont essoufflés ou qu'ils ont un effort de boulet et soutiennent que la route ne va pas plus k>in et que la science est un culde-sac, — ceux-là je les crois mes justiciables.
Les savants ont si bien fait, par exemple, pour l'agriculture, qu'ils ont inspiré aux praticiens une défiance presque invincible de la science qui les maintient dans la routine avec passion. C'est en haine de cette marche dangereuse de la science que j'ai signalé, autrefois, une tache dans un ouvrage de M. de Gasparin,
ouvrage très-eslimable à beaucoup d'égards et dans lequel, pour ma part, j'ai puisé beaucoup de connaissances Irès-utiles.
Je me suis occupé aussi quelquefois de la pisciculture, mot nouveau pour une science déjà ancienne ; on en trouve des traces dès le xive siècle.
Lacépède donne, au sujet du transport des poissons et de la fécondation presque artificielle, des renseignements très-complets et très-exacts.
Il y a quelques années, J. Remy, pêcheur de la Bresle, qui n'avait pas lu Lacépède ni aucun autre livre, je pense, a parfaitement réussi dans des essais de fécondation et l'acclimatation des truites et des saumons.
Alors les savants se sont rués sur les poissons en repoussant du coude les profanes.
M. V... a inventé d'acclimater et d'aller chercher tous les poissons que Lacépède avait conseillé d'introduire ; seulement dans sa précipitation, il a confondu et apporté aussi certains poissons que Lacépède avait conseillé de ne pas admettre dans nos étangs et nos rivières, qu'ils ne seraient bons qu'à dépeupler. M. V.. . n'a pas cité Lacépède, mais il s'est fait donner une mission rétribuée ou du moins indemnisée.
M. C... s'est substitué au pêcheur Remy, «— et voici sans doute ses raisons :
On se rappelle cette femme qui, voyant de beaux arbres et de vertes pelouses, disait: «Quel dommage qu'on ne voie ces choses-là qu'à la campagne ! » — A Sparte, s'il arrivait qu'un homme de vertu médiocre émît un avis utile à la république, — on chargeait un homme de haut mérite de reprendre la proposition et de la présenter au peuple.
M. C... se sera dit à lui-même: — 1° Ce n'est pas sous les saules, au bord des fleuves, que l'on pêche des chaires et des pensions ; — il faut élever des saumons et des truites à Paris, dans des carafes.
2° Un homme illettré s'avise de précéder les savants dans une science , — dans une science utile ; — c'est un scandale comme de voir les épiciers vendre des parapluies. — Du temps des maîtrises on vous aurait fourré ce gaillard dans un cul de basse-fosse.
3° Je prends mon bien où je le trouve, et je serai le père des poissons.
D'autres savants se sont établis concurrents de M. C... — Jusque-là, peut-être, il n'y aurait pas grand mal, car je crois que le pêcheur Remy a été quelque peu récompensé. Tous ces savants cherchant concurremment, doivent faire faire des pas à la science qui
MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. UJ
rendra le poisson et le bon poisson une nourriture abondante et commune, et qui repeuplera nos rivières désertes.
Voyons donc ce qu'ont trouvé MM. les savants. Il s'est formé récemment une société dont le but est éminemment utileet sérieux : l'acclimatation des animaux utiles. Je lui reprocherai cependant d'être purement zoologique et de n'avoir pas consacré ses soins également à l'acclimatation des légumes et des fruits.
Dans une dos séances de cette société, M. C..., de l'Institut, tire de sa poche des saumons, de grandes truites , — petites il est vrai , mais de l'espèce des grandes, — un saumon du Danube qui arrive à une longueur de six pieds et à un poids de cent livres, mais on pourra accomplir ces conditions dans les cuvettes de M. C... C'est une acquisition très-précieuse pour les oeufs de poisson. Quelques personnes, y compris le bon Dieu, les font à tort éclore sur du sable.
D'autres sur des claies de métal.
M. L... a perfectionné cela. Il met ses œufs sur des claies d'osier. Le sable est arriéré, la claie de métal est absurde.
Quelques rivaux font voyager les œufs aussitôt après leur fécondation. C'est vouloir détruire le poisson.
Je les envoie parvenus au terme de leur développement, etc.
Je les mets dans des végétaux humides.
M. M..., qui rêve de l'Institut, où il sera porté sur le dos des poissons comme Arion sur son dauphin, répond :
— Transporter les œufs de saumon au terme de leur développement, c'est se montrer l'ennemi du poisson et l'assassiner.
Envelopper les œufs dans des végétaux humides est absurde ; je les mets dans des linges mouillés.
Ce n'est pas M. C... qui a inventé les claies pour faire éclore les œufs, c'est moi.
Les claies en osier sont ignobles. Les claies en métal seules doivent être admises.
Le saumon ordinaire présenté par M. C... n'est pas un saumon ordinaire, mais un saumon bécar (salmo hamatus). Ces espèces n'ont pas besoin d'être acclimatées, elles fréquentent naturellement nos eaux. Quant au saumon du Danube (salmo hucho), cette précieuse acquisition, suivant M. C..., est un trèsfade et très-mauvais poisson. — J'ai dit.
Ah! ah! s'écrie M. C..., j'entends de belles choses, des choses tout à fait nébuloniennes. Je comprends qu'on ait placé dans la Fable la Vérité auprès d'un
puits, elle est souvent altérée ; mais je doute fort qu'elle l'ait été jamais comme elle vient de l'être
par M. M...
— C'est moi qui ai inventé les claies.
— Mais, malheureux, tu n'avais pas un seul œui de poisson quand mes carafes, mes cuvettefioles à eau de Cologne étaient encombrées de monstres marins ! C'est à ma pitié que tu dois l'aumône des premiers œufs de saumon [salmo salar et non hamatus) Mais, malheureux, tu m'en as dérobé, des œufs de saumon, je t'ai pris la main dans mes cuvettes, rends moi mes saumons !
— Où en as-tu des saumons ? Dis-nous-ie séance tenante; l'Institut en corps va aller en pêcher à la ligne. À bas les claies de métal ! vivent les claies d'osierî
— Je t'ai pris des saumons, reprend M. M..., moi, à toi ! mais, mon brave homme, tu aurais dû m'en donner. Si l'on te prête des cuvettes pour y propager des saumons de six pieds, c'est pour que tu distribues des œufs à ceux qui cherchent à faire progresser la pisciculture. Je n'en ai pas eu un seul. C'est moi qui, au contraire, ingrat ! t'en ai donné par centaines.
— Je ne vous suivrai pas, monsieur, dans la voie regrettable que vous prenez ; je vous répondrai avec calme et modération.
Il est faux que vous soyez l'inventeur des ciaies : c'est moi.
L'osier est un crime contre le poisson, les claies en métal le sauveront.
— C'est toi qui m'as volé mes procédés, —lorsque tu es venu dans mes appartements de la rue de Castiglione, — quand tu m'engageas à ne pas publier mes procédés, afin de tâcher de les publier toi-même avant moi ; — non-seulement je t'ai donné des œufs, mais je t'ai donné des truites ; qu'en as-tu fait, gourmand?
Mais je m'arrête, — pendant ce temps je néglige de faire éclore des poissons. — c'est ma mission, cent mille saumons peut-être ne sont pas nés parce que j'ai eu la faiblesse de répondre à M. C...
Sérieusement en quoi ces discussions font-elles progresser la nouvelle science? qu'y a-t-il de décidé ? On n'a produit que des assertions violemment contradictoires, et voilà tout.
Heureusement un troisième savant prend la parole, M. le baron de M... — M. de M... raconte de jolies anecdotes sur les truites ; c'est un pêcheur, un gourmet et un homme d'esprit.
Puis il dit : — Il y aura beau avoir des truites dans les cuvettes du collège de France, elles ne seront pas plus acclimatées pour cela, — quand même tout Tins-
titut renoncerait à se laver les mains pour ne pas les déranger. Le saumon du Danube n'est pas aussi bon que le prétend M. C,.., ni aussi mauvais que le soutient M. M...
Il est très-mangeable. — Je conseille une sauce hollandaise.
Les truites et les saumons aiment les eaux limpides ; l'eau du collège de France est verte et croupissante ; on ne pourrait y élever avec quelque succès que des grenouilles qui, du reste, peuvent se manger frites ou à la sauce blanche avec des câpres.
Les claies d'osier ou de métal sont également mauvaises. C'est dans l'eau qu'il faut élever les poissons. Si l'on entend par acclimater les faire vivre en cage comme des canaris, on ne réussira pas.
Heureusement que, pendant ce temps, Remy le pêcheur continue à faire naître de vraies truites, dans de vraie eau, sur de vrai sable.
Voyons, ai-je bien tort contre les savants?
On dit que l'empoissonnement de la rivière du bois de Boulogne est un fait accompli. Cinquante mille saumons, truites, etc., éclos au collège de France, seraient déjà dans le bassin supérieur. On continuerait l'opération à mesure que l'alevin du collège de France aurait pris assez de développement.
Voici plusieurs années que l'on s occupe de pisciculture au collège de France, et que les cuvettes des professeurs qui y sont logés ne servent plus qu'à élever de jeunes poissons.
La pisciculture est un fait intéressant qui avait droit à tous les encouragements, et je comprendrais que le collège de France s'en occupât avec cet ensemble tt cette persévérance, si la chose était encore à l'état d'expérience; mais, lorsque le premier œuf de poisson entra au collège de France, il y avait déjà plusieurs années que le pêcheur bressois Remy faisait en grand des expériences concluantes. Ce n'a doncété qu'une étude rétrospective, et ce ne peut être qu'une distraction pour MM. les savants du collège de France. Ce n'est pas le premier exemple de hauts personnages trouvant un grand charme à voir tourner des poissons rouges. Dans l'Ours et le Pacha, l'eunuque Maréco dit à l'illustre voyageur Lagingeole : « — Shahabaham regarde en ce moment ses poissons rouges tourner dans un bocal ; il en a pour deux bonnes heures. »
Mallebranche fut surpris jouant aux épingles avec des enfants par des étrangers venus de fort loin pour le voir.
Si ce n'était pas une distraction, un amusement quâ se donnent ces messieurs, on s'expliquerait difficile-
ment leur persévérance à consacrer leurs cuvettes à l'éclosion de jeunes saumons, lorsque rétablissement d'Huningue, établissement sérieux, fonctionnant depuis longtemps déjà, est en mesure de livrer à la consommation plus d'un million de jeunes poissons par mois.
Puisque l'expérience est complète , ce que font les savants du collège de France est comme s'ils semaient du blé sur leur fenêtre.
Une idée qui me vient expliquerait cependant que le collège de France se consacrât à élever des poissons : c'est qu'il s'agirait non-seulement de faire éclore les poissons, mais de les élever, de les instruire. — Quelques professeurs ont essuyé des ennuis de la part de la jeunesse humaine : on s'explique qu'ils aient eu la pensée d'appliquer leur sollicitude aux poissons. —But élevé, difficile à atteindre et bien digne d'exciter l'émulation.
On dit proverbialement « bête comme une carpe. * Les anciens appelaient volontiers lespoissons« muets, » mutipisces. Il serait donc glorieux de rendre les poissons savants; et, en effet, des poissons sortant du collège de France doivent en savoir un peu plus long que des poissons sauvages, nés sous une touffe de nénuphar ou de butome. On a soupçonné dans le temps
M. Valenciennes de n'être pas étranger à l'éducation de ce phoque qui donnait la nageoire et disait: papa.
Alors seulement on comprendrait l'intervention de MM. Valenciennes, Coste, Sainte-Beuve, etc., dans une éducation dont, sauf le point auquel ils peuvent la porter, les plus simples pêcheurs s'acquitteraient mieux qu'eux.
On sait que le poisson muet (mutus piscis), — ce qui assure des auditeurs peu tumulteux , — n'est pas sourd. Les dauphins d'Arion ont autrefois montré du goût pour la musique ; il est probable que ce goût se changera en aptitude. C'est peut-être l'éducation qui manque aux aloses pour être des sirènes.
On sait aussi que M. Coste, il y a deux ans déjà, s'est occupé d'accoutumer des poissons à manger de la viande cuite, ce qui fut l'objet d'un rapport à l'Académie des sciences. — Il est évident qu'il avait alors son but, et que nous ne tarderons pas à voir un poisson se servant pour manger du couteau et de la fourchette.
Une circonstance cependant me donne de l'inquiétude. Cinquante mille saumons, truites, ombres- chevaliers, etc., sortis des bancs du collège de France, viennent d'être lancés dans le monde, c'est-à-dire dans ia rivière du bois de Boulogne. D'autres vont les suivre.
N'est-il pas à craindre que ces poissons, élevés, ins-
truits au collège de France, n'apportent dans le commerce de la vie une adresse, une défiance, fruits de l'éducation, et ne deviennent presque impossibles à pêcher? Se laisseront-ils prendre aux pièges assez grossiers qu'on leur tend d'ordinaire? Les truites tomberont-elles dans le panneau de la mouche artificielle?
Je me représente un pêcheur tendant sa ligne sur une des rives du fleuve au bois de Boulogne.
Les poissons du collège de France s'assembïenî autour de la ligne.
Un Saumon. — Tiens, une ligne !
Un Goujon. — Tiens, on voit la pointe de l'hameçon qui passe !
Une Ablette. — Est-ce mal fait! faut-il que l'homme soit bête et présomptueux pour espérer nous tromper avec de pareils engins !
Puis les poissons s'amusent à attacher la ligne après une racine d'arbre, ou bien ils cherchent et ramassent une vieille savate et l'accrochent à l'hameçon du pêcheur, qui, ému, haletant, lève sa ligne, au bout de laquelle il croit trouver du poisson.
Et les poissons de rire à s'en tenir les arêtes.
Bien plus, il est au moins probable que, lorsque les poissons élevés au collège de France auront affaire à des gens qui n'auront pas étudié sous MM. Sainte-
Beuve, Coste, Valenciennes, etc., ils auront sur les pêcheurs un avantage dont ils abuseront.
Ils voudront pêcher des hommes, et ils y réussiront ; et, quand M. Sainte-Beuve aura retrouvé la sirène antique, on comprend à quels dangers seront exposés les promeneurs.
J'ai parlé d'une discussion qui eut lieu à l'Académie des sciences entre M. Coste et un autre savant, à propos de ces mêmes poissons ; cette discussion s'envenima, on se le rappelle , et on en vint à d'assez gros mots.
Les membres paisibles de l'Institut n'étaient pas sans inquiétude. On savait que MM. de Quatrefages et Coste n'étaient pas d'accord sur la formation des monstres chez les poissons. Le monde civilisé n'ignore pas que, selon M. de Quatrefages : « la coalescence des deux vitellus peut seule expliquer la production des poissons doubles et à deux têtes. » On sait également que M. Coste prétend qu'il n'y a, chez ces poissons à deux têtes, qu'un seul appareil omphalo-mésenteri que. »Le monde se partage sur ces questions brûlantes ; on abandonne les soucis de la politique et les intérêts des affaires ; on est bivitellien ou uno-vitellien.
Les craintes de l'Institut, craintes justifiées par des précédents fâcheux, ont été heureusement trompées. Un jouvnal scientifique prend soin d'en avertir le monde lettré, qui n'avait pas appris sans anxiété que les deux adversaires devaient se trouver en présence à la séance du 23 avril. « Cette discussion fort animée, » dit le docteur de Lamare, « est cependant restée dans des termes d'égards réciproques qui font honneur aux deux savants qui la soutenaient. »
Nous prenons part à la joie, mêlée peut-être d'une dose un peu trop forte de surprise, que manifeste à ce sujet le savant docteur.
La petite ville de *** vient de se trouver très-embarrassée. De temps immémorial, on y rasait pour six liards. Les barbiers ont émis, il y a quelques mois, la prétention de se faire payer par deux sous. Les habitants de *** se sont refusés à celte exigence. Les barbiers se sont mis en grève.
S'il y a eu conjuration d'un côté, il y a eu de l'autre
oncert pour la résistance. Les habitants de *** ont
courageusement gardé leur barbe et ont fait semblant
de considérer cet événement comme un avantage ; ils
ont déclaré que les hommes avaient ainsi l'air plus
iô'i SOUS LES ORANGERS.
mâle et quelque peu martial. Cependant, M. le maire, qui se rase lui-même, M. l'adjoint, qui n'a jamais eu de barbe, et M. le juge de paix, qui accordait clandestinement à son barbier les deux sous exigés, désapprouvaient les longues barbes de leurs administrés. Ces fonctionnaires, qui, avec un zèle toujours égal, ont servi les divers et nombreux gouvernements qui se ^ont succédé depuis quarante ans , se rappelaient que la barbe déplaisait fort à la Restauration et ne plaisait guère à la branche cadette. La barbe est sinon tout à fait anarchique, du moins fort portée à l'opposition.
On menaça les sept coiffeurs de *** d'appeler des coiffeurs de Paris. On attirerait facilement des jeunes gens en leur assurant la clientèle de la ville de ***.
Les sept coiffeurs virent qu'il fallait céder ; mais ils voulurent au moins se venger de leur défaite. Ils se concertèrent et annoncèrent que, puisqu'on n'admettait pas une prétention qu'ils avaient crue légitime, ils continueraient comme par le passé à raser les habitants de *** pour la modique somme de six liards, et qu'ils cesseraient leur grève à partir du surlendemain, qui était une grande fête.
Cette nouvelle causa une vraie joie dans la ville. On s'était préoccupé de cette fête, et l'on avait trouvé fâcheux que la ville entière y assistât en longue barbe.
Dès le matin, les coiffeurs se mirent en tournée.
Suivons l'un d'eux.
Il entre chez un habitant notable. Celui-ci le reçoit bien, sans aucune allusion à la grève ; conduite pleine de tact à l'égard d'un vaincu qui se soumet. Le barbier commence humblement son opération ; il passe avec dextérité le rasoir sur la partie gauche du visage de son client ; puis, tout à coup, il s'arrête :
— « Pardon, Monsieur, permettez... »
Il essuie son rasoir, le remet dans sa poche, prend son chapeau et sort.
Le client reste le cou tendu, le menton savonné, pensant que maître Pierre ne s'absente que pour un instant et va revenir lui enlever l'autre moitié de sa barbe ; mais il attend en vain ; une demi-heure se passe ; il envoie chez maître Pierre.
Maître Pierre n'est pas rentré.
En quittant ce premier client, maître Pierre avait couru chez un autre qu'il avait traité de la même manière, de là chez un troisième qu'il avait laissé en pareille situation. Ainsi de suite.
Les six autres coiffeurs en avaient fait autant, de sorte qu'à neuf heures du matin presque toute la ville, et surtout les habitants notables, avaient la moitié de la figure raséo et l'autre moitié ornée d'une longue barbe,
Les sept barbiers, l'opération terminée, s'étaient sauvés à la campagne, où ils faisaient un honnête déjeuner.
Dernièrement, à...
Mais à quoi bon vous dire cette histoire que tous les journaux vous ont racontée?
Ce qui suit s'est passé à la Chine ; c'est le pays où devront se passer toutes les choses comiques, depuis notre alliance avec les Anglais, dont les vaudevillistes avaient fort abusé, et avec les Turcs, qui avaient fourni à Crébillon d'abord, et ensuite à je ne sais qui, le type de Shahabaham, ce modèle de l'ancien absolutisme dans toute son imbécillité. Et il serait de mauvais goût d'attaquer les Russes de cette manière.
Le grand-prêtre de Fo , aux jours de grande fête, permet au peuple de baiser son orteil ; c'est une coutume bien sauvage, bien ridicule, bien outrecuidante, mais cependant c'est un honneur fort désiré, fort attendu, fort envié.
Il y a quelques jours, le grand-prêtre de Fo fit un petit dîner fin avec quelques prêtres inférieurs , dans un couvent aux portes de la ville. Après dîner, les maints personnages, se trouvant heureux, eurent la
bonne, la touchante, la religieuse idée de faire partager leur bonheur.
« — Il n'y a pas moyen, dit l'un d'eux, de faire faire au peuple un dîner comme celui que nous venons de faire : le vin d'Orvieto, celui de lacryma-christi, le malvoisie de Sardaigne sont trop chers depuis la maladie de la vigne. Que faire ?
— Vous vous embarrassez de peu, dit le grandprêtre de Fo. Je vais donner au peuple mon orteil à baiser. »
Le peuple disponible se composait des habitants du couvent et de quelques paysans ; on ouvrit la salle à manger, qui fut bientôt pleine, et la cérémonie commença;
Mais tout à coup le plancher trop chargé céda, et le grand-prêtre, ses acolytes et la foule dévote à son orteil, tout descendit brusquement à l'étage inférieur. Personne ne fut blessé, sinon le grand-prêtre, et très • légèrement; le Chinois qui lui baisait l'orteil au moment de la chute du plancher, mordit un peu cet orteil sacré, pensant sans doute, dans son trouble, qu'il pourrait ainsi se retenir et s'empêcher de tomber.
Un grand personnage, qui, ainsi que les lettrés, ne pratique pas le bouddhisme, mais bien la religion de Confucius, religion sans prêtres, plaisanta, dit-or;,
sur l'accident arrivé au grand-prêtre et à son orteil, et dit : « Savez-vous ce qui est arrivé au plancher ? c'est qu'il a crevé de rire. »
Un poëte Ta dit :
On verra sans cesse renaître des choses avec lesquelles on croyait en avoir fini. On verra sans c disparaître des choses qui semblaient être impérissables.
Multa renascentur nuse jam cecidere. Cadcntque Quae nunc sunt in honore.
Il n'y a jamais tant d'éloges , a dit un autre poëte, qu'aux époques où on en mérite le moins.
C'est à des époques semblables que l'on a fait tour à tour l'éloge delà peste, de la folie, des calamités, des sottises et des fléaux de toute espèce.
On essaye en ce moment de mettre la taupe à la mode. M. Daumerie, vice-président de la Société centrale d'agriculture de Belgique, a pris chaudement la défense des taupes dans une des dernières assemblées.
« Il est temps, s'est-il écrié à peu près en ces termes, de cesser la guerre barbare et impie que l'on fait à ces animaux intéressants. »
Les taupes, 2\L Daumerie l'avoue, font de longues galeries souterraines et coupent tout ce qu'elles rencontrent sur leur chemin ; elles dévastent des cultures entières de pommes de terre, de choux, de colza, etc., mais les taupes mangent des vers de terre et des larves de hannetons.
Les vers de terre ne nuisent à rien. Pour ce qui est des larves de hannetons, c'est un ennemi fort dangereux ; mais il faut prendre garde de tuer avec des pavés les mouches qui sont sur le nez de nos amis ; il est dangereux de mettre le feu à la maison pour faire périr les puces qui peuvent s'y trouver. Dans une chanson de Frédéric Bérat, un berger normand, qui fait de la médecine, vante ses secrets merveilleux :
J'ai redressé le p'tit Bazu.„ A vrai dire, il en est mouru ;
Mais mouru
Pas tortu.
Il n'est pas de « serpent ni de monstre odieux » qui ne puisse être défendu ainsi. On pourrait dire en faveur des épidémies qu'elles préservent beaucoup de gens de diverses autres maladies ; en faveur des mauvaises récoltes, qu'elles font hausser le prix des denrées au profit des cultivateurs ; en faveur des incendies,
qu'ils donnent de l'ouvrage à la population ouvrière chargée de réparer ce qu'ils détruisent, etc. Ce n'en sont pas moins de fort mauvaises choses, ainsi que les taupes, et, dans l'éloge de ces dernières, M. le viceprésident de la Société centrale d'agriculture de Belgique me paraît s'être quelque peu laissé entraîner par une préoccupation : la crainte qu'ont certains Belges intelligents et distingués de paraître imiter, emprunter, contrefaire, etc.
M. le vice-président n'a pas su résister aux charmes d'une opinion qui lui a paru tout à fait nouvelle et incontestablement personnelle.
Posi-scriptum. — J'ai pris part plus haut à la joie universelle que je signalais à propos de la mesure, de la parfaite convenance avec lesquelles s'était passée une discussion, à l'Académie des sciences, entre H. Coste et M. de Quatrefages.
M. de Quatrefages, —on se le rappelle, — prétendait que les poissons à deux têtes se formaient par la « coa~ lescence » de deux individus. M. Coste soutenait le contraire.
Celte question était en effet trop ardente, trop enivrante pour qu*on pût raisonnablement espérer qu'elle
L'entraînerait pas les savants au delà des formes de l'exquise politesse.
Aussi, la première passe, ayant eu lieu entre M. Coste et M. de Quatrefages sans qu'aucun gros mot eût été échangé, avait excité une admiration voisine de la stupéfaction. Ce sang-froid, cette aménité môme avaient paru aux auditeurs habituels des séances quelque chose de plus phénoménal et de plus monstrueux encore que les poissons à deux têtes dont il était question.
Malheureusement, M. de Quatrefages eut la mauvaise inspiration de reprendre la parole pour dire qu'il lui semblait que M. Coste et lui étaient d'accord,
M. Coste n'y put tenir.
La patience humaine a des bornes.
La patience humaine des savants surtout.
Être d'accord ? jamais !
M. Coste a répliqué à peu près ainsi :
— M. de Quatrefages prétend que la vésicule ombilicale communique avec le pharynx, et il ose dire que nous sommes d'accord ! 0 sacrées Euménides ! je vous prends à témoin que je ne suis et ne serai jamais d'accord, ni avec M. de Quatrefages, ni avec personne.
M. de Quatrefages a répondu qu'il n'avait pas parlé du pharynx.
l SOUS LES ORANGERS.
M. Coste... Mais je ne saurais répéter tout ce qu'a dit M. Coste.
Notre espérance a donc été déçue.— Une discussion modérée entre savants est un rêve auquel il nous faut renoncer.
Peut-être devrait-on éviter de mettre sur le tapis des questions aussi poignantes que celle de l'embryogénie des poissons à deux têtes, et de la communication vraie ou fausse de leurs pharynx.
A la prochaine séance , on continuera de s'occuper des phénomènes et des monstruosités. On traitera de l'embryogénie des savants.