‹ Sous les pins [microforme]Chapitre 39 sur 69 · LES MORTS · texte numérisé non relu

LES MORTS

O morts qui reposez dans le vieux cimetière,

Ne vous réveillez pas de votre lourd sommeil.

Restez, restez perdus dans l'immense matière,

Car les vivants fuiraient devant votre réveil.

Désormais oubliés de tous ceux qui survivent, À quoi vous servirait revenir parmi nous ?

De peur que les regrets des amis se ravivent

Demeurez dans l'endroit du dernier rendez-vous.

D'ailleurs, que feriez-vous? car votre place est prise, Et les vivants seraient dans un grand embarras, Et vous leur causeriez si pénible surprise

Qu'ils oublieraient, bien sûr, de vous tendre les bras.

Les parents se sont faits à votre longue absence, Et des nouveaux venus ont rempli le foyer; Des liens plus récents ont déjà pris naissance

Pour vous mettre à l'écart et vous faire oublier.

Non, ne revenez pas, morts, je vous en supplie, Des amis, d'autrefois, ah! redoutez l'accueil.

Votre mémoire est pour toujours ensevelie,

Et les morts ne sont bien qu’au fond de leur cercueil!

Dormez dans le silence entouré de mystère, A l'ombre de Ja croix comme à l'abri des vents; Mieux vaut dormir tranquille à quatre Pieds sous terre

Que de mêler son souffle au souffle des vivants.

Qui, parmi les amis, pourra vous reconnaître, Spectres enveloppés de vos amples linceuls ?

Vous êtes au tombeau moins isolés peut-être,

Car dans le champ des morts vous n’êtes pas les seuls.

O morts, fermez l'oreille aux vains bruits de ce monde, Car vos yeux pleureraient des oublis d’ici-bas. Et vous comprendriez que votre paix profonde

Vaut mieux que quelques jours de vie et de combats.

O morts de tous les temps, que vos lèvres muettes Ne demandent jamais aux vivants d’aujourd’hui Combien de mois le deuil a suspendu leurs fêtes,

Combien d’heures, de jours a duré leur ennui!

Pour reprendre à nouveau votre forme mortelle Attendez le réveil du dernier jugement,

Et puissent les ans fuir avec vitesse telle

Que les siècles pour vous ne soient plus qu’un moment !

Quand Paigle, roi de l’air, plane au-dessus des nues Dans son vol orageux, Quand son aile à travers des sphères inconnues

Touche aux sommets neigeux,

Si parcourant les airs comme dans gon empire

Un tyran redouté, Il redescend parfois vers la terre où respire

La pauvre humanité,

em

Saura-t-il si son aile, au milieu de l’espace Qu’il parcourt en vainqueur, N’a pas d’un coup fatal frappé l'oiseau qui passe,

Timide voyageur {

L’aigle suspendrat-il sa course vagabonde Pour ce faible roseau ?

Qui lui dira jamais la blessure profonde

Qu'il fit à cet oiseau?

Ainsi quand le génie au delà de la sphère Où rampent tant d’esprits, Jette en courant son âme et répand sa lumière

Sur l’univers surpris;

Quand il livre son trône au hasard des batailles, Aux chances des combats, Un instant songetil à ces milliers d’entrailles

Qu'il déchire ici-bas?

Songe-t-il en sa course aux vides des chaumières,

Aux adieux des mourants ?

A:t-il jamais pensé d'interroger les mères

Sur leurs fils expirants ?

Hélas! il n’entend pas des rangs de son armée Monter les longs sanglots, Et sa gloire lui cache, éphémère fumée,

Le sang qui coule à flots.

O guerre, œuvre de l’homme, hécatombe sanglante Des peuples effarés,

Par toi l'humanité va toujours pantelante Et les seins déchirés!

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