‹ Sous les pins [microforme]Chapitre 51 sur 69 · CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONFIDENCES

Sur le chemin poudreux deux femmes caquetaient :

L’abeille était aux fleurs et les oiseaux chantaient.

L'une disait: Je suis esclave, je travaille Nuit et jour; mon mari n’est plus qu’un rien qui vaille;

Chaque soir il revient ivre du cabaret,

Murmure quand la table est nue, et s’en irait

éme

S’il pouvait oublier que c’est sa pauvre femme Qui lui gagne son pain. Puis n’est-ce pas infâme De me laisser peiner, travailler sans merci,

Et de mes durs travaux ne prendre aucun souci? Mail jamais aimée? Ah! voisine, j’en doute.

On disait au hameau: ‘“ La pauvre Adèle écoute

Les contes de François, grand faiseur de discours.” Je croyais ces bavards jaloux de nos amours,

Et je prenais cela pour propos de commères ;

Puis, me berçant bientôt des plus douces chimères, Naïve et souriante à ses tendres aveux,

Je lui donnai mon cœur et partageai ses vœux.

Il me contait tout bas toute son espérance,

Ses projets d’avenir, son ennui, sa souffrance D’être seul sur sa ferme, et me disait, rêveur:

“ Habite ma maison et possède mon cœur.”

| f Contre ces beaux discours que pouvait une fille

Un peu déjà sur l’âge, à charge à sa famille

Et qui, pour soulager les siens, debout toujours,

Travaillait sans repos et vivait sans amours.

Je pleurais à l’écart de me sentir de même

Quand François m’apparut et me dit: “ Je vous aime Et je vous veux pour femme.” Alors, oubliant tout; Les sinistres rumeurs qui cireulaient partout,

Les conseils amicaux soufflés à mon oreille,

Pov: la boisson de feu, fruit maudit de la treille, Sa soif inextinguible, à la fin je cédai;

Je jouai sur ma vie un fatal coup de dé.

Ses paroles de miel sur ses lèvres flatteuses.

Son repentir trompeur, ses promesses menteuses, Tout me fit croire, hélas! que l'oubli du passé Avait lavé ce cœur contrit de fiancé.

Je le crus, je l’aimai. Quel bonheur éphémère!

Je lui donnai ma main malgré ma vieille mère

Dont le regard voyait dans un proche avenir

Ce semblant de bonheur si tristement finir!

Oui, le ciel m’a punie et j’ai pris un ivrogne.

Il garde les loisirs, me laissant la besogne.

Il revient au logis pour se mettre à couvert Sans jamais s'informer de ce que j'ai souffert. Seule au travail bientôt je ne pourrai suffire; Mes enfants een vont nus, et quand je veux lui dire Qu'il joue un rôle infâme et qu’il devrait songer A disputer son bien qui passe à l'étranger,

Il se fâche tout rouge, il m’insulte, il trépigne, Il se fait le valet d’une colère indigne,

Puis, honteux de trahir de si vilains instincts,

I1 part, la marche lourde et les regards éteints, Et revient dans la nuit, secoué par l'ivresse,

Pour me faire subir sa hideuse caresse!

Sur le chemin poudreux deux femmes caquetaient ;

L’abeille était aux fleurs et les oiseaux chantaient.

Voisine, je te plairs, mais suis-je moins à plaindre? Reprenait la seconde. A quoi me sert de feindre? Tout le monde le sait; ce n’est pas un aveu.

Le rouet me fait vivre; il me fournit de feu.

Grâce à lui j’ai toujours de pain ma huche pleine. Depuis plus de quinze ans je le tiens en haleine;

À le faire marcher j’ai toujours réussi,

Mais avec mon bonhomme il n’en est pas ainsi.

Je me promettais bien, au sortir de l’église,

D’être au logis maîtresse et de faire à ma guise.

Il pliait, mais un jour, fatigué du jupon, Par d’acerbes propos voilà qu’il me répond.

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