A L'ETUDE
LETTRE D'UN ÉCOLIER A SA PETITE SŒUR Petite sœur, c’est moi. Je t’écris à l'étude, A la barbe du maître, ayant pris l’habitude,
Pour chasser mon ennui, de songer à chez nous
Et d'écrire, le front penché sur mes genoux.
Je laisse sans regret la grammaire et le thème
Et je viens conjuguer pour toi seule: je t'aime! Le maître remettant ses lunettes, sur moi
Jette ses yeux de lynx sans me causer d’émoi. Lorsqu’il est en colère il tire un mouchoir rouge. Mais la goutte le tient; je ne crains pas qu’il bouge. Aussi je te répète encor, petite sœur,
Ce que mon cœur conçoit de mots pleins de douceur. J’entends dire à papa qu’il faut que je m’instruise. L'idée est bonne, mais n’a rien qui me séduise,
Et j'aimerais bien mieux courir à travers champs Dont les sillons brisés font les pas trébuchants
Que de me voir dormant sur une paperasse
Ou perdu dans les vers de Virgile ou d’Horace. Des grands exploits de Rome on me bourre l'esprit, Et bien plus que Dollard Seaevola me sourit.
Pour ouvrir ma cervelle et forcer ma mémoire
Je me brise les yeux sur un pâle grimoire,
Puis une heure durant, quel plaisir colossal
Que de faire la nique à Noël et Chapsal!
Malgré tout leur savoir ces bons messieurs m’ennuient. Ce n’est pas avec eux que les heures s’enfuient ;
Au contraire, les yeux fixés sur le cadran,
De l'aiguille je suis le pas désespérant.
Puis vient pour m’achever le cours d’arithmétique, Le calcul décimal et toute la boutique.
Pendant ce temps tu cours dans la prairie en fleurs, Les jolis papillons aux multiples couleurs;
Tu te fais un bouquet de pâles violettes,
Puis tu grimpes dans l’orme et de tes mains douillettes Ecartant les rameaux qui font obstacle aux yeux,
Tu plonges sur les nids un regard curieux,
Mais tu n’y touches pas, car je te sais trop bonne;
Et puis quand vient le soir, ô petite friponne,
Dis-moi, quand le sommeil clôt ton œil pâlissant,
Ta dernière pensée est-elle pour l’absent ?
Pour moi je pense à toi cent fois dans la journée Et si ma version n’est pas si bien tournée C’est que ton souvenir m’a troublé les esprits
Et que je ne suis moi que lorsque je t’écris.
REVE DE CELIBATAIRE
Trouver à son foyer une femme charmante
Qui vient vous recevoir en vous tendant les bras, La revoir tous les jours, bonne, attentive, aimante, Rivée à votre vie, attachée à vos pas;
Se chercher chaque instant, s’aimer et se comprendre,
Avoir les mêmes goûts et les mêmes désirs ;
ee
Bénir Dieu de la voir et si gaie et si tendre, Partageant vos travaux, vos peines, vos plaisirs ; La voir aller, venir, dans la maison joyeuse, Rire avec son mari, chanter avec l'oiseau ;
En un mot être heureux de la savoir heureuse
Et rêvant sans rougir à son premier berceau !
Pourrai-je un jour goûter ces heures fortunées ? Me sera-t-il donné d’être heureux quelque jour? Dois-je attendre au midi de mes pâles années Pour voir s’épanouir la douce fleur d’amour ?
O vous que je connais d’hier, brune jolie,
Vous que j’aime déjà d’un amour grave et doux, En rêvant ce bonheur voilà que je m’oublie,
Poète audacieux, jusqu’à penser à vous!
En 2
Oui, c’est toi que je vois dans ma calme retraite Egayant le foyer, dorant mon horizon, C’est toi, c’est toi toujours que ma muse indiscrète
Nomme en troublant, le soir, ma trop courte oraison !
Jai des livres aimés... nous les lirons ensemble ;
J'ai des bosquets touffus. .. nous irons là causer; Nous troublerons l'oiseau sur le ramean qui tremble
Lorsque nous marquerons la page d’un baiser!