‹ Sous les pins tranquillesChapitre 10 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

saient la mort suspecte de son père, la liaison complice de sa mère avec un amant de boue; Dorothée était restée dans ce foyer d'Atrides tant qu'elle avait pu. Aujourd'hui, n'ayant plus à aimer son père, vieillard faible et bon, persécutée par la haine aveugle de sa mère et l'insolence de l'indigne souteneur, ruinée par eux et dépouillée de tout, elle ne savait plus où aller et que devenir. Cet affreux passé lui restait toujours présent, et certains jours crevait en elle comme un orage noir.

— Tout de même, est-ce croyable? Je me demande si je n'ai pas rêvé. Il y a des choses trop injustes! Une mère, qui n'est que sacrifice et amour, un être qui s'arracherait le pain de la bouche pour ses enfants, voilà ce que toutes ou presque toutes ont eu; et moi, je n'ai connu qu'un monstre ! Ce que j'ai souffert, comme une bête à l'attache, pendant des années, des années! Et moi encore, ce n'était rien; mais ce qu'elle a été pour mon pauvre père, ce qu'il a enduré jusqu'au bout! Quand je pense qu'ils l'ont empoisonné!

Mme Sabattet compatit, une fois de plus, à cette Orestie domestique ensevelie, comme beaucoup de drames provinciaux, dans le silence, tant par la peur du scandale que par la connivence prudente ou peureuse des rares témoins.

— Vous pensez bien, conclut Dorothée, que je ne pouvais dénoncer ma mère, et d'ailleurs je n'avais pas de preuves suffisantes. Aussi bien, la malheureuse a été punie. Deux ans après, cette ignoble brute qu'elle avait épousé la trompait avec toutes les drôlesses du pays et la rouait de coups. Est-elle morte d'humiliation et de rage; a-t-elle fait, comme on l'a dit, une mauvaise chute? Sa fin est restée mystérieuse. L'homme a disparu. Le château a été vendu au profit des créanciers. Sans vous, Constance, je serais à la rue ou plutôt morte.

Mme Sabattet l'interrompit avec une tendre autorité :

— Ne pensez plus à ces choses, Doro. Déjà elles sont si loin de vous! Ne songez plus qu'à vivre au calme dans ce merveilleux pays.

Sa main désigna le lac, les pins, le vaste ciel, l'harmonie sereine de ce petit univers.

— N'est-ce pas qu'on goûte ici la grande paix?

Un peu contrite à l'idée qu'elle aurait pu fatiguer une patience qu'elle savait si généreuse, Mlle de Kervo dit:

— C'est vrai, pourquoi ai-je reparlé de cela? Je suis si heureuse ici ! Car c'est ma part de paradis et je ne réclame pas l'autre.

— Chut ! Vous scandaliseriez notre ami Bréchart,

Et Constance Sabattet eut un léger sourire; elle savait son amie incroyante par révolte; le colonel, lui, catholique fervent, janséniste même, réservait ses convictions dans ce milieu libéral : elle, protestante, vivant détachée de. toute pratique; Guy Laugère inclinant à une nébuleuse théosophie, et Elie Maraval qui, doucement incrédule, ne parlait jamais religion. Un pacte de tolérance strictement respecté les liait.

Dorothée vit son amie chercher son face-à-main posé sur la cheminée et le lui tendit.

— Allons, à la besogne, dit gaiement celle-ci. Est-ce que la Noiraude s'est laissée traire ce matin?

— J'ai accompagné Françoise, dit modestement Dorothée; la Noiraude et la Roussette ont donné leur lait de très bonne grâce, comme si Gratiane eût été là.

Et suppliante :

— Promettez-moi de ne pas vous fatiguer. Je vous assure qu'il n'y a plus rien à faire pour vous. Françoise a paré à tout.

Elle n'ajouta pas qu'elle l'avait aidée de son mieux.

PAEUIERE PARTIE SI

La vie conventuelle de la Maison-Blanche, si Ton peut appeler ainsi les rapports quotidiens les moins astreignants qui fussent, ne commençait qu'au repas de midi. Chacun, dans la matinée, jouissait d'une sorte d'incognito et usait de sa liberté à sa guise. Il était rare que ce ne fût pas dans l'intérêt général. Seul, Guy Laugère, travaillant fort avant dans la nuit et affligé d'insomnies, sortait tard de sa chambre.

Le colonel Bréchart s'était réveillé avant tout le monde, dans une petite pièce blanchie à la chaux, véritable cellule, sans ornements aux murs qu'un grand crucifix noir à la tète du lit de camp, sans meubles qu'une armoire de bois blanc, deux chaises flanquant une petite table, une étagère avec quelques livres de piété, d'art de la guerre et de mathématiques; à un râtelier, des éperons, une canne rustique, un fusil de chasse, et, dans un cabinet de toilette sommaire, ses deux cantines d'officiers déteintes, aux serrures fatiguées.

Il avait fait son lit et balayé sa chambre, il s'était rasé avec cette brusquerie qui le faisait parfois se couper. Il avait une tête carrée, le front bas, les cheveux gris, de petits yeux perçants sous des sourcils encore noirs; sa moustache et sa barbiche poivre et sel accentuaient le retroussis doguin de la bouche : le tout, plein de caractère et un peu rébarbatif, s'adoucissait dès que ce visage, durci par l'habitude du commandement et rendu ombrageux par l'expérience, se détendait avec confiance. Ses ti'aits prenaient alors une sorte de bonté bourrue où se

pouvaient lire le culte du devoir et la fierté de l'honneur. Le corps trapu et musclé, gardant une raideur militaire, exprimait la force disciplinée. L'homme pouvait déplaire, mais la sympathie une fois née ne cessait pas de grandir; quant au respect, il l'imposait.

Agenouillé sous le crucifix où saignait un Christ aux mains à demi fermées, il s'absorba dans ses prières. D'ordinaire, il les prolongeait par une méditation. Cette fois-ci il s'en tint à « Notre Père qui êtes aux cieux », suivi de «Je vous salue, Marie » . C'était son pain de vie que ces minutes d'élévation vers un Dieu dont la présence, pour lui, s'attestait en tout lieu, à toute heure, et dont la protection, il n'en doutait pas, l'avait sauvegardé aux heures les plus dangereuses, au Dahomey, au Tonkin : ce jour où, dans la brousse, un coup de lance, porté par un guerrier africain, s'était brisé sur le scapulaire qui protégeait sa poitrine; cet autre jour où le sabre d'un « Pavillon-Noir n , frappant de biais son menton, au lieu de lui trancher la gorge, s'était arrêté sur une chaînette d'or portant une médaille bénite.

Il en avait été quitte la première fois pour une contusion et la seconde pour une large entaille. L'idée que son porte-cigarettes de métal avait repoussé la lance et que le sabre avait dévié sur le premier bouton de cuivre de son dolman ne lui était même pas venue : seule, une intervention divine expliquait ces miracles. Sa foi ne comportait ni examen ni objection, pas plus que la discipline du régiment. Ses idées simples avaient fait sa force durant sa carrière et, pendant ses épreuves, sa consolation.

Il descendit l'escalier, sans que ses chaussons de feutre fissent craquer les marches; en bas, il enfila des sabots; il portait un chandail de laine et un vieux pantalon d'uniforme dont on avait retiré le passe-poil. Nu-tête, il

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