PREMIÈRE PARTIE
Mme de Saubusque s'éteignait sans avoir recouvré la raison. Le président, fatigué de son métier, avait pris sa retraite. De quelles bénédictions, bien malade déjà, n'avait-il pas exprimé sa gratitude à l'amie compatissante qui lui avait rendu une famille intellectuelle, et tolérable le devoir de ne pas se suicider !
Dorothée de Kervo regardait avec fétichisme sa protectrice. Tremblant^ de la voir tomber à nouveau malade, elle eût voulu lui servir d'esclave, peigner ses cheveux ou, s'agenouillant, la chausser. Cette latrie offusquait la délicatesse de Mme Sabattet dont les refus souriants, mais décidés, la désolaient. Certains privilèges toutefois lui étaient acquis : elle rangeait le linge qu'elle repassait elle-même; elle s'occupait des reprises et aidait Mme Sabattet à tous les travaux d'aiguille.
Emue, elle murmura :
— Pour moi aussi, Constance, le 2 janvier est un anniversaire. Mais moi, c'est du bonheur : ce jour-là vous m'avez recueillie et sauvée.
— Chère Doro, j'ai fait bien peu.
— Comment pouvez-vous dire cela? Sans vous, mon Dieu!... que serais-je devenue?... Arrivée le matin de Vannes, après avoir voyagé toute la nuit en troisième classe, entre un ivrogne et une hydropique à moitié gâteuse; le wagon bondé empestait le tabac; des « marsouins » chantaient des refrains de caserne, puis ils ont ronflé. Et l'arrivée : un petit jour sale, d'une détresse! C'était la première fois que je revenais à Paris, depuis le temps où nous étions pensionnaires au couvent du Roule. Je ne connaissais plus rien : ni les rues, ni les magasins ; au milieu de cette foule indifférente, je ne sentais que ma solitude horrible. Toute la journée dans le froid coupant — quel froid il faisait! — j'ai marché de l'Opéra à Montrouge, de Montrouge à la Villette;
cinq fois j'ai traversé la Seine, et je me suis penchée sur les ponts : l'eau affreuse me fascinait.
— Ma pauvre amie...
— Ah oui! Sans la voix secrète qui m'a soufflé alors i/otre nom et les recherches qui m'ont permis de découvrir votre adresse, sans l'inspiration iirésistible que j'ai Eue alors de vous demander asile...
Mme Sabattct revit l'apparition tragique. Ne semblaitil pas que sa destinée l'eût mêlée aux plus étranges vicissitudes d'aulrui pour qu'elle y jouât un rôle de salut? Là oiî tant de gens ne voient de la vie que son miroir lisse sous l'apparente unité des circonstances, elle discernait des tourbillons obscurs, de convulsives lames de fond ; les événements, avec leurs péripéties bizarres, venaient d'eux-mêmes la chercher comme les âmes tourmentées en quête de guérison.
Elle revoyait Dorothée de Kervo au couvent, adolescente déjà énorme, en hutte aux railleries et aux méchancetés; elle l'avait protégée; en retour celle-ci vouait à la « grande n qui n'hésitait pas à la défendre une adoration de chien Adèle. Le peu qu'elle avait appris, Constance l'avait fait entrer dans sa tête de granit. Ce bonheur durait deux années : à la rentrée elle se retrouvait seule. Elles s'étaient écrit quelquefois, puis sans s'oublier s'étaient perdues de vue. Rien de plus mélancolique et de plus fréquent.
Constance Sahattet croyait entendre encore la confidence lamentable. Ne possédant que la robe qu'elle portait sur elle, un mauvais chapeau élimé, avec l'air apeuré d'une vieille enfant de quarante ans, Dorothée lui était apparue, transie et brûlante de fièvre, telle qu'un revenant.
Elle venait de s'échapper du château de Kervo, afin de fuir les images sinistres et impures que lui impo-