CINQUIÈME PARTIE «*'ï
allaient le rendre lâche? Pourquoi fuirait-il Guy Laugère, du moment qu'il n'avait rien à se reprocher? Et une curiosité ne le poussait-elle pas aussi vers le mystère attirant de cette jeune fille?
De loin, Adrienne, placée à l'arrière du canot, avait remarqué la voiture de Soubeyre, le colloque avec Honorine, et la malle qui annonçait un voyageur, descendue par les soins de Thomassou.
Tiens, dit-elle à son compagnon, il arrive un nouvel hôte.
— Quelque commis voyageur attiré par le renom d'Osques et venant voir s'il peut y placer sa camelote, répondit Laugère.
C'est une figure inconnue, dit Adrienne, et mue
par une sorte de divination : oncle Guy, si c'était Pierre Esbros?
— Pourquoi lui, mon enfant?
— Une idée... absurde probablement. Le voilà qui rentre dans l'hôtel. Il a l'air jeune et il marche comme un blessé...
Pierre Esbros ne me fuirait pas, dit Laugère, à
moins que...
Elle devina le soupçon et repartit vivement, avec la foi d'un cœur jeune et bon :
Pourquoi donc?... Il peut n'avoir rien à se reprocher et ne pas vouloir s'imposer à nous. Il est peut-être 1 souffrant?... Il est peut-être malheureux... i Guy Laugère releva les yeux et la regarda pensivement : elle avait prononcé ce dernier mot avec un accent de pitié qui l'émut :
Eh bien, — et il sourit, — si c'est Pierre Esbros,
BOUS le saurons bien.
— Pourquoi n'abordez-vous pas à la plage des Soubeyre?
— Ils nous battent froid comme si nous étions responsables du malheur de Martine.
Débarqués, ils se dirigeaient vers le bazar où Adrienne fit quelques emplettes; en sortant ils rencontrèrent le nain bossu qui, à son habitude, vagabondait le nez au vent.
— Thomassou, demanda Laugère, qu'est-ce que c'est que votre nouveau voyageur?
— C'est, fit avec dignité le gamin, Pierre Esbros qui s'en revient des colonies.
Adrienne rougit sous le regard de son vieil ami qui lui dit malicieusement :
— Etes-vous donc prophétesse? Il me semble, Adrienne, que ce héros de roman vous trotte bien dans la tète.
— J'ai horreur de l'injustice, dit la jeune fille, et la bonté admirable de mon oncle Mathieu, la tendre délicatesse de mon oncle Elie m'avaient habituée à moins de préventions de leur part...
— Que voulez-vous, chère petite, nous autres vieux, la vie nous a rendus méfiants, dit Laugère pour excuser ses amis.
— Méfiants? Pas vous, oncle Guy, ni marraine.
— Ah ! fit-il en hochant la tête gaiement, c'est peutêtre que nous sommes moins sages... Ma foi, si j'étais seul, j'en aurais le cœur net. J'irais relancer Pierre Esbros jusque dans sa chambre.
— N'hésitez pas, dit Adrienne, je puis vous attendre dans ce repli du lac que j'aime tant; j'ai apporté mon album et mes crayons ; je dessinerai en vous attendant.
— Et ainsi mademoiselle Adrienne sera la première à savoir ce que son vieil oncle Guy, un peu fou, pense du beau ténébreux Pierre Esbros?
Elle rougit encore, et parut plus charmante.