CINQUIÈME PARTIE
— La nièce de Mme Sabattet, Mlle Adrienne.
La malle d'Esbros était chargée; avec effort il grimpa sur le siège à côté de Narcisse et ils roulèrent vers le lac, qui, avec son promenoir et ses maisons neuves, lui arracha un cri de surprise. Où était la solitude grave d'autrefois, lorsque seules la ferme Esbros et l'auberge Soubeyre se dissimulaient sous les pins, aux bords de l'eau silencieuse? Se pouvait-il que le temps eût marché si vite?
Honorine apparut au seuil, la main en abat-jour :
— Regarde qui j'amène! cria Narcisse.
— Oui? Non? Pas possible; Pierre Esbros! Et dolent, came semble? On voit qu'il revient des mauvais pays...
— Tu vas lui donner la grande chambre du premier qui a si belle vue.
— Bien sûr!... Entrez, Pierre Esbros, vous êtes chez vous...
— Merci, Honorine, mais il faut que je me rende compte tout d'abord.
Il s'avança sur la plage, regarda la flottille de canots amarrés, lourds bachots, norvégiennes pansues, une yole mince, et un de ces petits bateaux plats qui servent sur le courant. La véranda vitrée de l'hôtel étincelait sous un coup de soleil qui, prenant le lac en écharpe, découpait au nord les villas multicolores de Soubrac, et au sud le grand hôtel neuf. Quant à la Maison-Blanche, derrière son rideau de sûriers et de pins, elle demeurait cachée comme son âme, à la fois présente et invisible.
Narcisse et Honorine jouissaient de sa surprise :
— Hé! On a fait de la bonne besogne. Osques est connu maintenant comme un lieu de plaisance! dit Honorine avec orgueil.
— On y vient de Biarritz et de Mont-de-Marsan, renchérit Narcisse.
— Une barque!... elle rame de notre côté... èoubeyre cligna des yeux, attentif, et grommela :
— Le canot de la « Colonie » ! C'est M. Laugère et Mlle Adrienne. Mais ne voulez-vous pas rentrer dans la maison?...
Sans répondre, Esbros, suivant ses hôtes, monta lentement l'escalier de bois. Quand ils l'eurent laissé seul, il s'approcha de la fenêtre, et, derrière le rideau de tulle, vit les passagers aborder, non en face de l'hôtel, mais un peu au-dessous.
Oui, c'était bien Guy Laugère, dont la barbe avait blanchi. Et cette belle jeune fille?... Esbros admira le souple élan dont elle toucha terre, l'harmonieuse silhouette qu'elle dressait sur le fond d'eau verte et le ciel pâle. A quel sentiment de pudeur avait-il obéi? Pourquoi n'avait-il osé les affronter? Quelle mauvaise honte l'avait empêché de s'avancer à leur rencontre? Il s'assit, les jambes molles, sur une chaise, et connut la grande détresse des vaincus. Il avait eu peur de se montrer dans sa déchéance physique et l'équivoque de sa situation morale. Oserait-il seulement aller sonner à la porte de la Maison-Blanche, comme jadis Mme Sabattet l'y avait convié? N'était-il pas exclu de ce paradis? Qu'il était amer de revenir ainsi au pays natal, avec ses espérances brisées, ses illusions perdues, dégoûté des autres et de lui-même, fier d'une probité inutile, là où des coquins triomphaient!... Cette sensation fut pour lui si cruelle que les larmes lui vinrent aux yeux. Mais depuis longtemps il ne pleurait plus. Il dompta cette faiblesse.
Quandjl eut le courage de regarder à nouveau derrière le rideau, la fenêtre encadrait le passage vide, le canot immobile et amarré à une grosse racine de corcier... Mais est-ce que ses misères, ses souffrances