‹ Sous les pins tranquillesChapitre 102 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Esbros, ne le réhabilite pas. Il restera toujours entaché, non à nos yeux, mais du fait qu'il a pu paraître le complice de ces hommes médiocres et voraces.

— Comme il a dû souffrir! s'écria-t-elle.

— Il souffrira longtemps, dit Laugère atec gravité. Il revivait leur entretien, entendait encore l'émouvante

confession; n'ayant eu personne à qui se confier, trop fier pour s'être abaissé à des justifications vis-à-vis d'indifférents ou d'étrangers, Pierre Esbros, d'abord méfiant et fermé, n'avait pu résister à la chaleur d'àme de Laugère, à son accent de bonté. Oui, le ton du jeune homme ne mentait pas... Mais sans doute Constance, par quelques-uns des amis de Paris sur la discrétion desquels elle savait pouvoir compter, voudrait-elle éclaircir ce qui pouvait sembler encore incertain, savoir le vrai mot de cette énigme sans gloire et sans beauté.

— Comme il faut, dit Adrienne, que ce Jacques Despeyron soit un vilain individu pour avoir fait accuser un innocent !

— Ce n'est pas moi qui ïe défendrai, dit Laugère. Pierre Esbros, s'il a commis des erreurs dans ses calculs ambitieux, s'il a eu des illusions sur les gens véreux qui l'employaient, l'a payé assez cher pour que je le plaigne de tout mon cœur.

— Votre visite lui aura fait du bien; il doit avoir besoin de votre estime, de celle de marraine et de mes oncles. Vous l'accueillerez, n'est-ce pas, à la Maison- Blanche?

Guy Laugère, touché par ce ton suppliant, répondit :

— Tout cela sera décidé pour le mieux. En attendant, il faut que ce pauvre garçon guérisse et reprenne des forces.

— Comme je voudrais le connaître, dit-elle avec une simplicité pleine d'élan, il doit être si malheureux ! Est-il

bien logé, au moins? Les Soubeyre auront-ils soin de lui?

Guy Laugère se contenta de répondre :

— Mais oui...

Ils arrivaient devant la barque dont il attira la corde; il tendit la main à Adrieune pour l'aider à embarquer. Elle s'assit à l'arrière, et avant que, d'un coup de rame, il eût dirigé la proue vers l'autre rive, elle jeta un long regard vers une fenêtre de l'hôtel où elle crut voir se soulever un rideau et se proGler une ombre.

Quelqu'un était là qui les regardait s'éloigner, quelqu'un à qui elle aurait voulu pouvoir dire un mot de courage et d'espoir, quelqu'un dont elle plaignait, attendrie, la détresse, et qu'elle eût souhaité défendre et venger.

Constance Sabattet s'émut fort en apprenant la présence de Pierre Esbros et son délabrement physique et moral. Elle pesa chaque mot du récit circonstancié de Laugère et dit :

— Notre devoir est tout tracé, je vais aller le voir et le remonter, si je puis...

— Elie n'a pas attendu un moment pour remplir son ofOce secourable II a enfourché sa bicyclette sans demander d'autres détails ; attendons son retour, qui vous Gxera sur l'état réel de ce pauvre garçon.

— Que je reconnais bien là notre cher Elie! dit-elle attendrie. N'avez-vous pas remarqué, mon ami, combien depuis quelques mois cet être exquis se montre avec nous encore plus délicieux de grâce et d'attentions?

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