CINQUIÈME PARTIE
— Il est arrivé au degré de perfection que je souhaiterais, soupira Laugère; cette belle et suave sérénité ressort davantage au contraste de notre cher Mathieu, que sa foi tourmente et assombrit. Il s'alarme du retour de Pierre Esbros. Il m'a dit :
— tt Vous n'allez pas le recevoir ici sans références et introduire le loup dans la bergerie? «
— Nous n'en sommes pas à craindre le loup, dit Constance Sabattet avec un sourire, c'est prévoir le mal de bien loin.
— Hum! dit Laugère, les gens d'Eglise, et Mathieu en quelque sorte en est, doivent à leur méfiance instinctive une réelle perspicacité. La cervelle de notre petite Adrienne forgerait un innocent roman que cela ne m'étonnerait pas.
— Bah! de la curiosité, de l'intérêt tout au plus; le romanesque chez les jeunes filles est superficiel.
— Ne vous y fiez pas, Adrienne a l'àme profonde, dit Laugère qui se souvenait de l'émoi de la jeune fille; elle s'est formée à votre école et modelée sur votre sensibilité. Bréchart a peut-être raison, nous avons beaucoup parlé devant elle de Pierre Esbros.
— Nous ne pouvons la soustraire aux contacts de la vie et la tenir en chambre close. L'éducation ouverte et franche que nous lui avons donnée a du moins l'avantage d'avoir développé sa raison autant que son cœur.
— Y aurait-il une raison le jour où son cœur parlerait?
— Il ne parlera pas si vite, affirma Constance Sabattet, c'est un étranger, somme toute; elle ne l'a seulement pas vu encore.
— Ce n'est peut-être pas l'envie qui lui en manque, nsinua Laugère, malicieux. Ne chercherez-vous pas à
savoir, par d'autres sources que de Pierre Esbros lui-
même, les résultats de l'enquête officielle à son égard?
— J'écrirai à Paris aujourd'hui même, mais c'est par excès de prudence et pour donner satisfaction aux scrupules et aux objections de Mathieu; car en une demiheure de conversation, je saurai bien si notre jeune ami a été soupçonné à tort ou à raison. Est-ce que vous n'êtes pas persuadé de sa sincérité?
Maraval pendant ce temps s'entretenait avec Pierre Esbros, dont l'aspect l'avait ému : devant cet homme, qui ne semblait pas seulement victime d'une maladie, mais des causes complexes qui l'avaient terrassé, sa pitié de médecin fut plus forte que la réserve de son jugement. Il avait acquis, au contact des êtres, une grande sûreté de discernement et ses diagnostics portaient, aussi précis, sur le moral que sur le physique. Le regard de Pierre Esbros, la. franchise de son sourire, la gratitude de sa voix, l'impressionnèrent favorablement; il ne constatait là ni humilité fausse, ni vain orgueil; ce vaincu gardait le ton juste.
— Docteur, croyez-vous que Mme Sabattet daignera
me recevoir?
— C'est elle qui viendra vous voir, car je suis forcé de vous prescrire un repos complet et, si vous acceptez mes soins en attendant ceux, plus éclairés, du docteur Fagalde, de vous ordonner un régime et un traitement immédiats. Il faut au plus vite couper cette fièvre, il faut dormir, il faut vous alimenter légèrement, il faut que vous vous efforciez au calme, il faut que vous ayez la ferme résolution de guérir.
— Je l'ai, soyez-en sûr, dit Esbros, dont le visage ravagé s'éclaira d'espérance, je ne tiens plus qu'à l'estime et qu'à l'amitié de très peu d'êtres. Si vous et vos. amis me tenez pour honnête homme, ce sera pour moi, le meilleur des riatiquei.