‹ Sous les pins tranquillesChapitre 104 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Maraval prolongea sa visite et partit à demi rassuré : la congestion du foie qu'il constatait, liée à des accès de fièvre bilieuse due au climat et aux émotions, céderait probablement à un traitement rationnel; en tout cas, il ne prévoyait menace ni d'ictère grave ni d'abcès. Le cas lui apparaissait si clair que ses doutes ordinaires se turent : chose étrange, il lui semblait, depuis la crise dont il avait souffert, avoir récupéré sa confiance en luimême. Il dit à Esbros de ne point se tourmenter et qu'il lui enverrait pour le soir de la quinine et une potion! calmante.

— Alors, vous pensez que je guérirai? demanda le jeune homme en le scrutant, les yeux dans les yeux.

— Je n'en doute pas une minute; consentez à vivre; en anachorète, et dans quelques semaines vous aurez retrouvé vos forces.

Maraval revint lentement à la Maison-Blanche. Il fut un peu surpris de rencontrer sur la route Adrienne, très jolie dans sa robe de tussor et sous un chapeau garni de roses :

— Eh bien, fit-elle avec vivacité, comment va-t-il?

— Est-ce à M. Esbros que vous vous intéressez ainsi? demanda-t-il doucement.

— Mais certainement, oncle Elie, n'est-il pas en danger? N'a-t-il besoin de rien?

Il la rassura et, tout en marchant à côté d'elle, il l'admirait, si gracieuse, si vivante. Lui aussi comprit : dans leur existence si calme, un événement semblable ne pouvait la laisser insensible; n'était-elle pas à l'âge où son cœur allait s'ouvrir à l'amour? Pierre Esbros, Iparé d'une légende, rendu plus sympathique par son malheur, ne devait-il pas représenter pour elle, élevée à l'écart des jeunes gens et du monde, un être exceptionnel?

— Quand viendra-t-il nous voir? demanda-t-elle.

— Comme médecin, je puis vous répondre : pas avant une semaine.

— Est-il donc si souffrant?

— Il lui faut un repos complet. Après, votre marraine décidera.

— Mais, oncle Elie, vous qui venez de causer avec lui, vous qui savez lire l'àme des gens sur leur visage, que pensez-vous de lui?

Il répondit, avec une tendre fermeté :

— Rien de fâcheux, ma petite amie... Pour le reste, je n'en sais pas plus que vous.

Constance Sabattet tint à porter elle-même les remèdes et à recommander Pierre Esbros aux Soubeyre. Ceux-ci protestèrent de leur dévouement; l'ascendant moral qu'elle exerçait sur eux triomphait toujours de leurs préventions ou de leurs rancunes envieuses. L'entrevue qu'elle eut avec Esbros fut émouvante. Cédant aux instances d'Honorine, il s'était couché afin de se réchauffer contre le mauvais frisson qui le prenait avant le soir et le ressaisissait chaque matin.

— Entrez! cria-t-il au toc-toc léger.

A la vue de Constance Sabattet, il se redressa, confus et reconnaissant :

— Ah! madame, puis-je vous recevoir ainsi? Si j'avais pu prévoir que vous viendriez si tôt! ..

Elle lui répondit avec bonté :

— Vous avez besoin de soins, c'est bien naturel que je sois venue; ne vous agitez pas...

Et lui prenant la main, une main moite et brûlante, elle s'assit auprès de lui, comme une amie et comme une mère.

— Ne parlez pas... Je vais vous donner votre cachet de quinine.

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