‹ Sous les pins tranquillesChapitre 106 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Pierre Esbros serait reçu en ami? Son affection quasi paternelle pour la jeune fille s'émouvait de ce roman : allait-elle vers une déception ou vers un bonheur? Bonheur difGcile, car même à ne point élever d'objections contre la valeur morale d'Esbros, aurait-il les qualités qui font un bon mari? S'éprendrait-il même du " Lis des Dunes »? Puis, les obstacles matériels... A vingt-sept ans, il n'avait pas de position assurée. Se contenterait-il d'une vie modeste et laborieuse auprès d'eux? Sa fierté le lui interdirait sans doute autant que son ambition. Il n'avait pas dû abdiquer ses grands rêves. Il portait dans ses beaux yeux un peu sauvages les passions de la volonté : l'ambition, la soif du pouvoir, la résolution de prendre sa revanche. Ces soucis personnels lui permettraient-ils la douceur d'aimer, de se dévouer à une femme, à un foyer? Mais la sagesse deMaraval lui enseignait que l'absolu n'est pas de ce monde et que l'amour peut beaucoup. Pierre Esbros guérissait; son rétablissement, de semaine en semaine, servi par une race qui participe à l'endurance et à la solidité des arbres de la terre, n'était plus, grâce au pur climat des Landes, qu'une question de jours.

Constance Sabattet, moins préoccupée de lui, avait reporté sur Adrienne son attention vigilante ; et les questions, la vivacité, l'émoi nerveux de sa filleule lui avaient ouvert les yeux. Elle avait dû envisager les hypothèses d'avenir que le séjour de Pierre Esbros et leur voisinage faisaient naître. Eh bien! à tout prendre, pourquoi n'admettrait-elle pas une possibilité d'union qui, lorsqu'elle s'en ouvrit prudemment à Guy Laugère et à Maraval, ne provoqua pas leur blâme? Celui de M. Bréchart par contre était trop certain ; mais prévaudrait-il contre une majorité favorable et surtout contre le goût décidé d' Adrienne? En cela. Constance ne se le dissi-

mulait pas, elle cédait à une partialité : Pierre Esbros ayant successivement obtenu son intérêt, sa sympathie, finalement sa pitié et son estime. N'aurait-elle pas rempli sa tâche si, avant de partir, elle laissait derrière elle complétée sa meilleure œuvre, c'est-à-dire Advienne heureuse? Et peut-être ne devait-elle pas trop tarder à mettre, entre toutes ses affaires, celle-là en règle, car, — elle ne pouvait se le dissimuler, et elle en voyait bien la tristesse sur le visage de ses vieux amis, — ses forces déclinaient; le mal dont elle souffrait, malgré les soins de Maraval et les dernières consultations avec le docteur Fagalde, loin de s'alléger, la détruisait lentement, mais sûrement.

Elle avait fait son examen de conscience et revisé une fois pour toutes ses principes moraux : elle leur resterait fidèle jusqu'au bout. Sa raison à la fois ardente et froide restait insensible, comme celle de Maraval, au tourment secret qu'elle devinait chez le plus cher de ses compagnons, Guy Laugère. Il évoluait peu à peu, et ne s'en cachait pas vis-à-vis d'elle. Elle eût pu lire dans le journal de ses pensées qu'il tenait jour à jour, en notes hâtives, sur un vieux calepin rouge, ces réflexions qu'il avait faites, devant elle, à leur dernier entretien :

« L'inconnaissable, telle est la forme sous laquelle Dieu s'impose à ma conviction ; mais ce fait que je ne puis en pénétrer l'essence, ne diminue en rien ma foi en sa présence universelle... Je m'étonne parfois du chemin qu'ont parcouru mes idées depuis trois ans... »

La convalescence refaisait à Pierre Esbros une âme neuve. L'allégement qu'éprouvait son corps, délivré de la fièvre, son être entier le percevait avec une fraîcheur de l'esprit et un rajeunissement du cœur. Une détente morale lui faisait oublier ses souffrances injustes, une

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