CINQUIÈME PARTIE
quiétude lui venait de la paix du lac et de la forêt. Les volets clos des villas, le silence des bords de l'eau et des pinèdes s'harmonisaient avec la période de stagnation qu'il traversait; sa gratitude chaque jour augmentait envers Mme Sabattet et Mlle de Kervo, si attentive gardemalade, envers Elie Maraval si dévoué, et Guy Laugère dont les hautes causeries le distrayaient en le réconfortant. Il éprouvait pour le colonel Bréchart la plus mâle estime. Et son imagination travaillait au sujet de la présence gracieuse, parmiles Solitaires, de cette Mlle Adrienne que les réticences mêmes d'Honorine Soubeyre lui rendaient plus énigmatique et plus charmante.
Jusqu'à présent, Pierre Esbros avait écarté de son chemin l'amour, car ce n'était pas l'amour que les brèves ivresses ressenties dans un moment d'oubli, pour des passantes légères ou quelque mondaine frivole. Et voilà que le désir de l'amour s'éveillait en lui, dans le grand besoin de douceur qui le subjuguait, après l'àpreté de ses luttes d'ambition, de ses convoitises du pouvoir. Charme amollissant du pays natal, persuasive et pénétrante griserie de la solitude, influence de ces êtres d'élite dont l'intérêt et les soins le rehaussaient à ses propres yeux, attrait inconscient d'abord, puis lucide et d'autant plus intense, de la silhouette de la jeune fille qui semblait s'épanouir dans ce merveilleux paysage comme une pure et belle fleur : tout contribuait à ramener ce civilisé, après son intoxication sociale, aux humbles et sereines vérités de la nature.
Pourquoi ne vivrait-il pas, un temps indéterminé, dans ce pays dont l'envahissement progressif choquait moins ses yeux habitués aux foules et au bruit de Paris, et qui pour lui gardait comme une suavité grave? Ses économies lui permettaient, s'il se résignait à une existence sobre et sans besoins, une année ou deux de sécu-
rite dans une petite maison que Destribats lui construirait, une de ces chaumières dont le toit de tortue rase le sol pour donner moins de prise au vent. Là, il verrait venir... Il travaillerait, en préparant un gros livre sur les réformes de la démocratie. Et qui sait si, dans cette réclusion d'ermite désabusé, son courage soutenu par le voisinage de la Maison-Blanche, il ne verrait pas un jour frapper à sa porte une radieuse apparition, de l'amour plein les yeux et des roses plein les mains? Par moments, il souriait de pareils espoirs. Allait-il donc se découvrir romanesque, lui qui n'avait vu dans la vie des hommes qu'un combat acharné, une ruée sans merci?
D'autres fois, le souvenir de sa vie passée le ressaisissait. La rage de sa défaite le secouait; il éprouvait vis-àvis de Jacques Despeyron une âpre soif de vengeance, et envers Despeyron une rancune que la mort ne désarmait pas. Puis, après ces orages, il se reprenait à goûter davantage la paix du lac d'Osques et la sérénité de la u Colonie « . Il lui tardait de se sentir assez solide sur ses jambes pour aller rendre visite à la Maison-Blanche; surtout il se demandait ce qu'il éprouverait en face de cette Mlle Adrienne, dont il ne pouvait discerner sans trouble la forme svelte, lorsqu'elle traversait l'eau en barque et que, de sa fenêtre, il la voyait atterrir à quelque distance de la plage des Soubeyre.
Elle ne manquait jamais de lever les yeux dans la direction de sa chambre; il en éprouvait chaque fois un obscur plaisir. Si déjà elle tenait une place dans sa pensée, il devait croire qu'il ne lui était pas, lui-même, indifférent.
Ils se rencontrèrent ainsi que l'un et l'autre l'eussent souhaité, sans témoins, hors de toute convention, dans la naturelle liberté de ce décor paisible. Ce jour-là, Adrienne, qui ramait souvent seule, avait traversé le lac