‹ Sous les pins tranquillesChapitre 108 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

dans le petit canot, et s'était dirigée vers le repli de la berge où, à l'abri de vieux corciers, elle dessinait ou peignait à l'aquarelle. Savait-elle bien elle-même à quelle impulsion elle obéissait, et le désir de se rapprocher de Pierre Esbros ne la guidait-elle pas? Si! Elle était trop franche pour ne pas se l'avouer, et en vérité y avait-il quelque mal à cela?

Il faisait une de ces claires journées du début d'avril qui après un matin gris s'ouvrent, tièdes et ensoleillées, pour se refermer sur un crépuscule encore frileux. Mars par caprice avait été froid, et il en restait quelque saveur vive dans l'air. Ces heures étaient celles où Pierre se voyait le mieux renaître. Il descendit l'escalier de l'hôtel et, tandis que les Soubeyre étaient occupés à mettre du vin en bouteilles, il se dirigea lentement vers l'endroit où il supposait trouver Adrienne.

Elle était trop peu attentive à son travail, elle tournait trop fréquemment la tête vers l'hôtel, pour qu'elle ne le vît pas s'approcher entre les arbres : elle ne reconnut plus la silhouette tramante qui l'avait frappée le premier jour. Pierre Esbros semblait transfiguré, le maintien dégagé, le \isage expressif. Elle remarqua surtout l'expression admirable des yeux sauvages; son cœur battit; était-ce par hasard ou sciemtnent qu'il se dirigeait de son côté? Quelle attitude tenir? L'ignorer? N'était-ce pas une petite hypocrisie?... L'accueillir comme si elle le connaissait déjà?... Mais le formalisme des convenances... Oui, il l'avait vue, il s'avançait. Une soudaine timidité iui fit pencher la tête sur sa feuille de papier ; il lui sembla que son pinceau était moins sûr à ses doigts, et que ce paysage qu'elle venait d'ébaucher allait paraître à M. Esbros d'une humiliante médiocrité. Que penserait-il d'elle? La taxerait-il de prétentions ridicules? Elle entendit son pas, elle devina q. lil s'arrê-

tait à trois pas derrière elle ; ne pouvant tolérer cet embarrassant silence, elle se retourna pour le regarder avec franchise. Il se découvrit et elle put voir alors Tétrangeté de ses traits fougueux; très respectueux il dit, avec un sourire :

— Puis-je me présenter moi-même? Pierre Esbros... Elle répondit sans fausse gêne :

— Je vous connais bien... Vous allez mieux, n'est-ce pas?

— Mme Sabattet a été si bonne pour moi.

— Marraine est la bonté personnifiée.

— Je croyais Mme Sabattet votre tante?... Adrienne rougit :

— Je l'appelle ainsi... Mais n'êtes-vous pas imprudent de sortir si tôt? M. Maraval ne pensait-il pas que vous sortiriez seulement à la fin de cette semaine?

Pierre Esbros répondit, avec un sourire heureux :

— Il fait si beau... Puis-je m'asseoir sur cette souche, pendant que vous travaillerez?

— Vous pouvez... dit-elle. Mais vous auriez dû prendre un pardessus. Tenez, mettez ce châle sur vos épaules.

Elle lui tendit un plaid écossais qu'elle emportait souvent avec elle.

— Je n'ai pas froid, je vous assure.

Elle le regarda :

— Je le veux... je vous en prie...

Il fut touché d'un charme aussi simple : il s'attendait si peu, étrangers une minute auparavant, l'un à l'autre, à se trouver ainsi de plain-pied avec elle, causant en camarades. Il demanda :

— Vous aimez à peindre?

— J'aime la peinture, oui, celle des autres...

— Pourquoi? C'est joli, ce motif.

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