CINQUIEME PARTIE
venaient de s'approcher de la baie vitrée de la véranda, s'ébahirent :
— Mais c'est Adrienne, je reconnais sa robe bleue!
— Et avec elle, n'est-ce pas M. Esbros? dit Dorothée. Préoccupée, Constance Sabattet regardait le lac et le
sillage du canot dans l'eau lisse. Elle évoquait le souvenir lointain de la barque de Cotiche, le jour où il avait apporté le télégramme qui annonçait la mort de Louise Gurzal et allait déterminer l'adoption morale d'Adrienne par la « Colonie ^ . Maintenant un autre être, avec sa part d'inconnu et d'énigme de l'avenir, entrait dans leur vie; et c'était Adrienne qui, prenant figure du destin, le leur amenait.
— Cette enfant ne doute de rien, dit-elle avec une sévérité que démentait son sourire. Heureusement que notre ami Mathieu chasse au bord de l'Océan et n'assistera pas à cette présentation « improper » .
— Mais, dit Doro avec élan, Adrienne est l'innocence même; et si elle a rencontré, peut-être bien exprès, M. Esbros, vous voyez qu'elle ne s'en cache pas.
— Comment ne le verrais-je pas, répondit Constance avec une indulgente malice, cela crève les yeux, ce me semble !
Le canot approchait, Pierre Esbros dit :
— Vous avez exigé de ramer, j'ai cédé; mais une autre fois...
— Une autre fois, dit Adrienne, vous ferez votre volonté.
II perçut la ferveur involontaire de son accent, et redressa la tête, heureux, mais regrettant de voir finir si vite le mirage de cette traversée à deux, seul à seule, dans l'intimité du bateau frêle. Il ne pouvait s'empêcher de plonger par instants du regard dans le sien, d'affronter son sourire à son sourire, et leur silence prenait
une signi6cation profonde. Adrienne pensait, en relevant et en rabaissant les rames, à cette lane, la belle fille insolente qui conduisait, jadis, vers le même ponton, Rodko, de toute la soumission de ses muscles et de sa chair : et quand Pierre, pour lancer le grappin, se dressa, elle éprouva la même sensation de serve domptée sur qui pèse le regard orgueilleux du maître. A se fatiguer ainsi pour lui, à le sentir en échange attendri et bouleversé, elle éprouvait une exaltation. Semblable au jour qui se lève, la révélation foudroyante éclairait leur conscience : et si ce n'était pas l'amour, qu'était-ce donc?...
Mme Sabattet et Dorothée de Kervo venaient à leur rencontre.
Quelques jours après, une sorte de conseil de famille se tenait entre Constance Sabattet et ses vieux amis, pendant qu'Adrienne, accompagnée de Mercedes, était allée porter des soins à la femme d'un résinier de Géglosse; réparti dans la pièce, le groupe occupait ses places habituelles. Constance au centre et Mlle de Kervo sur un pouf bas auprès d'elle ; Laugère et Maraval paraissaient songeurs et le colonel morose.
Mme Sabattet exposait avec franchise la situation :
— Elle est très nette : Pierre Esbros m'a confié qu'il aimait Adrienne et m'a demandé si nous consentions à la lui donner pour femme?
— Et Adrienne l'aime, naturellement? remarqua Mathieu Bréchart avec une rude ironie. Avouez, chère amie, que vous avez, que nous avons tout fait pour cela!
— Il était, objecta timidement Mlle de Kervo, prenant