‹ Sous les pins tranquillesChapitre 111 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

pour la première fois la parole sans y être invitée, tant elle éprouvait le besoin de défendre celle qu'on semblait attaquer, il était bien difficile d'agir autrement.

— Il est certain, dit Laugère, que du moment que la conduite de Pierre Esbros nous apparaissait irréprochable, nous n'avions point de motif valable pour le tenir à l'écart.

Le colonel eut ce froncement de sourcils qui, après tant d'années d'intimité, inquiétait encore Constance Sabattet :

— On aurait pu ne pas lui ouvrir libre accès dans cette maison. On pouvait empêcher Adrienne de se jeter à sa tête.

— Le mot est dur, dit Constance très émue et atteinte dans ses sentiments quasi maternels.

— Je n'entends par là, expliqua M. Bréchart, rien qui incrimine sa droiture; mais des principes religieux l'eusseiit rendue plus réservée.

— Elle n'a fait, dit vivement Laugère, qu'amener ici Pierre Esbros que nous avions invité à venir. Elle a fait ce que miss Muriel ou miss Gracy Rumford auraient fait sans encourir le blâme de leurs parents.

— Ce sont des Anglaises, dit assez sèchement Mathieu Bréchart, Adrienne n'a pas été élevée avec ces libertés de flirt.

— Aussi, dit Constance, n'est-ce pas de flirt qu'il s'agit. Que ce soit un bonheur ou un malheur, notre fille adoptive ne me l'a pas caché, elle aime Pierre

- Esbros; elle l'aime avec toute l'intensité du premier amour chez des êtres purs et ardents.

Maraval intervint, conciliant :

— Elle a mené au milieu de nous une existence douce mais austère; elle s'est épanouie dans la solitude sans connaître le monde, sans pouvoir discerner et com-

parer; faut-il s'étonner que pour un jeune cerveau un peu romanesque, pour un cœur chaleureux, ce jeune homme soit apparu comme une sorte de héros d'aventure?

— Ce n'en est que plus regrettable, dit le colonel avec fermeté, car où sont les garanties qu'indépendamment d'une probité que je ne méconnais pas, puisque vous m'en avez donné la preuve, M. Esbros apporte?

— Son caractère, dit Laugère, je puis en parler, car je l'ai étudié avec toute l'acuité qui m'est permise, me paraît avoir les vertus essentielles, puisqu'il est resté fier, probe, incorruptible.

— Soit, dit M. Bréchart, mais il n'est pas croyant.

— Il est tolérant, dit Laugère, il a horreur de la politique de parti.

— Sera-t-il maître de ne pas en faire?

— J'imagine, dit Maraval, à en juger par ses confidences, ce n'est pas les trahir, d'en parler devant vous, qu'il est dégoûté d'une carrière instable et dangereuse dont il a pu mesurer les écueils.

— Il pourrait, dit Constance Sabattet, et je sais qu'il y pense, vivre auprès de nous...

— En province? releva le colonel, sceptique, non, qui a bu boira! Il peut être sincère, mais croyez-moi, il ne s'enlisera pas ici. Les ambitieux ne renoncent jamais!

— Mais s'il n'a plus d'ambition, fit Laugère, ou s'il en a de plus belles? Vivre pour son développement intellectuel et moral, pour un foyer, pour une femme et des enfants, n'est-ce donc pas un but suffisant?

— Je ne me refuserais pas, dit M. Bréchart, à l'accueillir à ce titre dans notre « Colonie « ; mais il y dessécherait d'ennui et Adrienne se consumerait de regrets de le savoir malheureux.

— Il peut se rendre utile, dit Laugère, il y a des

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