CINQUIÈME PARTIE
emplois modestes qui exigent des qualités morales très hautes. Pourquoi ne le ferait-on pas nommer juge de paix à Saint-Irénée?...
— Il pourrait, suggéra Maraval, entrer dans l'administration ?
— Ou, insinua Constance, s'établir comme avocat à Rayonne ou à Dax?
— Ce ne sont pas là des métiers pour lui, dit le colonel, avec un hochement de tête mécontent; une situation stable, en province, exige une vie entière de souplesse et de compromissions dont il est incapable. Vous vous leurrez, je le vois, du légitime, de l'excusable espoir de garder Adrienne : c'est votre grande chimère. Retenez ce que je vous dis, si vous consentez à des fiançailles, Esbros vous la prendra, il l'emmènera à Paris ; le succès rapide, l'ascension hasardeuse le fascineront... et au bout de la course, comme nous venons de le voir, la culbute!
— On ne sert pas toujours des Despeyron, dit Constance. Si ce qu« vous dites se vérifiait, nos amis de Paris, Grandier et les autres, pourraient s'employer, lui chercher un emploi digne de ses aptitudes et de son mérite... Mais pourquoi ne pas admettre que la fâcheuse leçon qu'il a reçue lui ait servi? Pourquoi n'entreverraitil pas, avec son intelligence, les véritables réalités, les seules qui comptent : une existence modeste, vouée au travail et au bien, avec un grand amour?
— Parce que, dit le colonel, il n'a pas été comme nous tous roulé sur les cailloux de la route, parce qu'il n'a pas acquis une suffisante expérience, parce qu'à vingt-sept ou vingt-huit ans on est encore un très jeune homme, dévoré de passions et de jouissance, parce qu'il n'a pas le frein intérieur de toute discipline.
Laugère hasarda :
— Mais, mon bon Mathieu, que faire si ces jeunes gens s'aiment?
— Ah! dit douloureusement le colonel, ce n'est pas l'union chrétienne que j'aurais cherchée pour elle...
— Ne pourrait-on, dit Maraval, sans prononcer le mot de fiançailles, autoriser Esbros et Adrienne à se voir, à s'étudier, à se connaître?...
— Est-ce qu'on se connaît, est-ce qu'on s'étudie quand on s'aime? dit Bréchart avec une impatience amère. Mais c'est le bandeau sur les yeux, l'illusion de chaque seconde : l'amour est aieugle, vous le savez comme moi!... Au surplus, reprit-il, je ne prétends pas contrecarrer ce qui semble chez vous un plan arrêté...
— Non, Mathieu, protesta Constance.
— Monsieur Bréchart, pouvez-vous le croire? dit Dorothée en écho.
— Je vous mets seulement, dit le colonel, en garde contre l'avenir. C'est un rôle ingrat et si je vous peine, mes amis, ne m'en veuillez pas, mes intentions sont bonnes.
— Qui de nous pourrait en douter? dit Maraval avec tendresse. Y a-t-il eu imprudence ou imprévoyance de notre part, je me permets encore d'en douter. On ne dirige pas les événements.
— Tant pis! dit Bréchart. Pierre Esbros connaît-il la situation légale d'Adrienne et sa naissance?
— Je ne lui ai rien caché, dit Laugère, il n'en éprouve que plus de tendresse pour elle et de vénération pour notre chère Constance.
Le colonel conclut avec une tristesse empreinte de dignité :
— Alors le mieux, je pense, est dans ces conditions de ne pas mettre à l'épreuve l'entêtement de Pierre Esbros et la constance d'Adrienne. Si vous croyez qu'ils