CINQUIEME PARTIE
s'aiment pour de bon, il n'y a qu'à se résigner, en éclairant le mieux que nous pourrons notre enfant sur les risques que lui réserve cet amour.
— Cela me paraît sage, en effet, dit Laugère; alors, nous les autorisons à causer ensemble sous notre surveillance discrète?
Le beau visage fatigué de Constance s'illumina d'espoir :
— Nous allons donc les voir heureux.
Le colonel dit, et ce fut sa dernière protestation :
— N'importe, tout cela s'est fait bien vite... très vite... trop vite!...
Adrienne et Pierre Esbros s'abandonnaient au délicieux enivrement. Pour elle, c'était un flot de sensations inconnues, la découverte d'un univers; pour lui, après sa souffrance, la merveille du contraste et la chaude puissance du désir. Il voyait sa santé revenir, rapide, frémissante de forces jeunes et impatientes. Déjà ils ébauchaient des projets. Elle lui apprit que sa marraine ferait construire à leur intention un petit pavillon dans la propriété, au bout de la lande. Ils y seraient chez eux, tout en vivant aussi près que possible de la Maison- Blanche.
Pierre avait répondu :
— La bonté de Mme Sabattet pense à tout. Oui, ce sera l'oasis d'un sûr bonheur.
— Vous l'apprécierez d'autant plus, dit-elle, quand vous la retrouverez aux vacances ou aux heures de répit.
— Quoi, demanda-t-il étonné, ne voulez-vous pas demeurer toujours dans ce pays, fidèle à cette atmosphère de tendresse et de dévouement?
Elle répondait :
— Vous vous en lasserez un jour; car vous voudrez
agir, vous voudrez vivre; mais il sera réconfortant, certes, de retrouver ici le refuge et le repos, de se retremper dans la nature et de reprendre courage au contact de ces êtres si chers.
Il fut d'autant plus frappé de ces paroles qu'elles répondaient à d'obscures sollicitations de sa vraie nature. Obtenir Adrienne lui avait semblé le seul bien désirable, et sa pensée n'avait pu, d'abord, la séparer de son milieu; à présent qu'il pouvait espérer qu'elle serait sienne un jour, il se demandait déjà si vraiment il aurait la sagesse et la résignation de bâtir sa vie dans ce coin de terre et d'eau, loin des villes et loin des hommes. Il lui sut gré de l'avoir deviné, de comprendre à quelles impulsions il obéirait sans doute. Car déjà se vérifiait en lui cette loi de l'insatiable qui veut que tout rêve exaucé enfante un nouveau rêve et aspire à un éternel lendemain.
Aussi bien il participait aux habitudes et aux goûts de la « Colonie « , s'intéressait aux herbiers de Maraval, discutait avec Laugère les points principaux de son grand livre ; il avait passé des soirées exquises à entendre de la musique, et il sentait grandir son affection presque filiale pour Mme Sabattet. Avec Mlle de Kervo pour chaperon, il accompagnait Adrienne en de flâneuses promenades le long des combes, au revers des dunes, sur la plage où souffle le vent sauvage. Parfois seul avec elle il la conduisait en canot sur le lac; une aquarelle, un livre servaient de prétexte à ces instants de solitude où, sans témoins, ils sentaient mieux battre leur cœur.
Un jour, il lui proposa de lui faire connaître le courant d'Osques, une merveille ignorée. Avec l'agrément de Mme Sabattet, ils s'embarquèrent sur un de ces petits bateaux plats que les pêcheurs d'Ysclet emploient sur le courant et qui peuvent raser les fonds les plus