‹ Sous les pins tranquillesChapitre 114 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

bas. Adrienne était à l'arrière, dirigeant d'un mot ses coups de rame, et ils se contemplaient avec une ferveur tendre et grave. Le soleil, très haut encore dans un ciel bleu paie, frappait d'aplomb le lac ; ils avaient la sensation de fendre une immense flaque d'or. L'orée du courant se décela par l'abondance des lianes et de larges feuilles vertes ; la barque traversait lentement ce réseau élastique et mouvant.

— Se peut-il, dit Pierre Esbros, que vous n'ayez jamais fait cette excursion?

Elle se mit à rire :

— Vous qui habitez Paris, en connaissez- vous toutes les beautés?

11 répondit :

— C'est vrai, on a d'étranges paresses pour ce que l'on remet toujours au lendemain. Mais Paris est un univers, et ceci est tellement de votre domaine.

— Mon oncle Guy m'a parlé avec enthousiasme du courant d'Osques, mon oncle Mathieu en a suivi à cheval les contours, mon oncle Elie a herborisé souvent par ici ; mais me reprocherez-vous de vous avoir attendu? Attention, vous allez trop sur la gauche.

Soudain, le canot se sépara des nénuphars qui l'entouraient et entra dans une petite rivière fraîche où les deux jeunes gens se sentirent descendre sans effort, portés par le courant.

— La plupart des grands étangs de cette région, dit Esbros, communiquent entre eux par des canaux visibles ou souterrains ; quelles merveilleuses heures on pourra vivre un jour en parcourant leur chapelet!...

— Vous tenez toujours à adapter la nature aux besoins modernes, je le vois, dit-elle avec malice.

— Pourquoi pas? Est-il impossible d'y faire dominer une esthétique?

— Allez donc dire cela à mes oncles... Ils vous répondront que Soubrac...

— C'est un maçon sans art, je l'accorde, un terrassier brutal, dit Esbros; et il pensa à Martine, qu'il n'avait pas revue depuis son enfance, et qu'on avait aperçue, paraît-il, avec Rodko, sur la plage d'Ysclet; il pensa aussi à la belle lane qu'Arcomie, en véritable homme d'affaires, avait cédée à son associé, et qui maintenant, affichée par Soubrac à Bordeaux, s'initiait aux plaisirs d'une grande ville.

Autour d'eux, l'eau serpentait en couleuvre; alternant le vert glauque avec les tons de rouille, elle évoquait des berges de petite rivière de Tourainc; des arbustes verts y foisonnaient : saules noueux aux fusées éclatant en feuilles, lauriers sauvages, viornes, tamaris, bambous gladiolés; de temps à autre un pin énorme tombé en travers faisait pont, et Adrienne dut s'étendre pour que l'écorce n effleurât point ses cheveux, tandis qu'agile Pierre enjambait l'obstacle; d'autres fois, d'énormes racines affleuraient, il fallait dévier pour ne pas les heurter :

— Jusqu'à présent, dit Esbros, c'est joli et charmant; notais attendez, le courant prendra bientôt du caractère!

— Une anguille ! criait Adrienne.

Penchée sur la nappe cristalline, elle voyait onduler la bête agile.

— Avec une foène, dit Esbros, j'aurais pu la harponner!

— Laissez-la vivre !

Plus loin, c'étaient, au creux de la rive, une flottille de petits poissons minuscules, de nacre blonde. La rivière s'encaissa entre des dunes verdoyantes, l'ombre des grands chênes verts éteignit son reflet luisant; une fraîcheur tomba.

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