CINQUIÈME PARTIE
— C'est exquis, dit Adrienne, nous sommes comme Robinson, nous découvrons un monde.
Elle pensait qu'avec lui elle découvrirait aussi un monde plus vaste et plus fourmillant ; appuyée contre son épaule, elle n'aurait pas peur; elle le voyait raffermi et robuste, elle éprouvait le délice de leur entente et tout, jusqu'à leurs silences, lui était cher.
Peu à peu la rivière s'épaississait de joncs fluviatiles et de bautes plantes vertes fleuries d'étranges et grosses fleurs roses : c'étaient les tiges gonflées d'eau des hibiscus. Pierre, les taillant au couteau, jetait une gerbe en offrande aux pieds d'Adrienne. Il dut bientôt abandonner les rames, les hautes herbes les paralysaient :
— Mettez-vous à l'avant, dit-il, je naviguerai avec la perche.
Il se tenait ainsi plus près d'elle, et elle sentait descendre sur elle son regard comme une onde magnétique; une singulière griserie s'élevait pour eux de l'eau lente, qui répandait un fade parfum de marécage; entre la moisson pressée des joncs d'eau et des hibiscus, des trouées, çà et là, ouvraient un chenal libre.
— Nous voici aux arroyos, dit Pierre. N'est-ce pas une magie? Et ce n'est rien encore.
Sous son effort, la perche pliait parfois, on entendait crisser les plantes le long du bordage, l'on s'arrêtait, retenus comme par d'invisibles mains; Esbros se dégageait d'un coup de reins et l'on semblait avancer, moins sur la rivière qu'à travers une prairie grasse et humide.
Les arroyos s'essaimèrent, l'eau plus rapide reprit le bateau; il débouchait à présent dans un paysage nu, d'une étrange grandeur africaine sous le soleil cru... Le courant élargi coulait sur un lit de sable d'or; l'eau était si transparente qu'on en pouvait compter chaque grain irisé; à droite et à gauche, deux hautes dunes
blondes, d'un lilas rose, allongeaient leurs promontoires.
— Comme c'est grand! Comme c'est beau! dit Adrieune transportée.
— Nous approchons de la mer, dit-il, et savez-vous, — il consulta sa montre, — combien de temps nous avons mis?
— Une demi-heure à peine.
— Deux heures et plus.
Elle le regarda, incrédule, tant le décor changeant, le plaisir du voyage lui avaient fait oublier l'espace et la durée. Bientôt on entendit le grondement apaisé du large ; sur l'eau aspirée par le reflux, le bateau descendait très vite.
— Nous allons, dit Pierre, prendre pied du côté de la plage; la marée tout à l'heure facilitera notre retour.
Un étrange campement de bohémiens, des cahutes en bois goudronné, des voilures de vieilles barques soute nues par des pieux et des clayonnages, attirèrent l'attention d'Adrienne. Quelques barques plates s'amarraient à des pieux; les bateaux de pêche étaient ancrés plus loin, dans le minuscule port d'Ysclet.
— C'est le village des pêcheurs, dit Pierre, abordons un peu au-dessous.
— Quoi! c'est là le royaume de Rodko?
— C'est là qu'il vit, oui, et que Martine...
— Ah! fit-elle, je ne me consolerai jamais de ce malheur. Cette pauvre fille avait quelque chose d'attirant et de singulier : qui sait ce que, sans un Rodko, eUe aurait donné!...
fisbros ne répondit pas, il admirait Adrienne, il écoutait avec un frémissement d'âme le son net de sa voix, il trouvait exquis son visage baigné de lumière; et son regard et son sourire lui donnaient une sensation incomparable de volupté.