CINQUIÈME PARTIE
— Pourquoi quitter un pays semblable? murmura-t-il. Ne venons-nous pas de vivre des minutes divines?
Elle ne répondit que d'un sourire.
Ils abordaient, il amarra le bateau.
— Il n'y a rien à voler, dit-il, je pense que la tribu n'y touchera pas. D'ailleurs, le village de bois paraît vide.
— Je prends tout de même mes fleurs, dit-elle, et la moisson rose lui remplit les bras.
Il la guidait à travers la dune : en haut, le grouillement multicolore des hideuses petites maisons d'Ysclet apparut : une cité ensablée, aux volets clos. Seul, l'hôtel de la Plage montrait des fenêtres ouvertes et le scintillement de sa véranda vitrée.
— Allons goûter, dit-il.
Attablés devant la mer, dans la vaste salle de verre, chaude comme une serre et rafraîchie par la brise qui entrait par les grandes baies, ils éprouvaient cette accablante ivresse que donne le monotone spectacle des vagues. La mer en se retirant découvrait une plaine de sable lustié; on apercevait à l'abri de la petite jetée deux ou trois barques de pêche et le seul canot à pétrole que la tribu n'eût pas complètement détérioré et que déjà elle n'utilisait plus. Une barre se brisait à l'entrée du courant d'Osques, et la mer s'étendait comme une immense soie d'un bleu paon. Une servante apporta le thé; Adrienne et Esbros connurent cette joie des amoureux, de faire la dînette, d'inaugurer leur vie d'intimité; leurs regards se rencontraient à tout moment, leurs mains se frôlaient, l'heure leur parut divine.
Cependant dans la salle à manger d'hiver on entendait, derrière la cloison, des voix et des rii-es. Le patron de l'hôtel, un Béarnais sec au nez busqué, après avoir
accueilli avec égards Pierre Esbros qu'il connaissait bien, s'approcha de la petite table des jeunes gens et dit, d'un air de mystère, en clignant de l'œil :
— Faites excuse. Il y a là, à côté, M. Fermel le député, qui est venu avec de la compagnie en automobile. Il vous a vu et voudrait bien vous dire deux mots.
— Eh bien, dit Esbros, levant son visage fier, il n'a qu'à venir me parler.
— C'est qu'il est avec des gros bonnets du parti, et m'est avis que vous ne regretterez pas de vous être dérangé. Savez-vous bien que notre député, le docteur Ixtasse est mort...
— Mort? s'écria Esbros Depuis quand?
Il appréciait l'homme, intègre, fier, sobre de paroles, énergique en actes, un des quelques socialistes purs qu'il estimait.
— Mort subitement, dit le patron. Eh oui! ce que c'est que de nous... Alors, il va y avoir élection, et ils disent comme cela que Despeyron le fils va se présenter.
Pierre Esbros bondit, comme sous le coup d'une injure.
— Qui ça, Jacques Despeyron? Il oserait! Mais ce serait une honte!
— C'est ce que ces messieurs disent...
Pierre Esbros, comme transfiguré d'émotions violentes, se tourna vers Adrienne, et d'un air confus et suppliant :
— Mon amie, me permettez-vous de vous laisser cinq minutes?
— Allez ! dit-elle avec un sourire, je vous attendrai sur la jetée.
Elle s'était émue, à le voir ainsi s'animer; elle aimait
l'éclair de ses yeux et la soudaine révolte de son visage.
Il revint, après un long moment, d'une démarche