CINQUIÈME PARTIE
légère et impérieuse qu'elle ne lui avait pas encore vue; ses traits graves et comme durcis s'éclairaient d'une lueur insolite.
— Excusez-moi, dit-il, ce qui m' arrive est si surprenant!... Savez-vous où allaient Fermel et sa bande? A Osques, pensant m'y trouver. Le pauvre Ixtasse a été foudroyé par une embolie... On ne veut pas de la candidature de Jacques Despeyron, on entend secouer le joug de cette famille envabissante et tarée... On m'offre la députation, et toutes les chances de réussir...
Elle répondit, secouée :
— Bien vrai! Et qu'en pensez-vous?
— ■ Je suis tenté... violemment! C'est pour moi une telle revancbe à prendre contre Jacques Despeyron et la vilenie de sa conduite à mon égard; le vaincre, c'est ma rébabilitation publique !
— Vous n'en avez pas besoin, dit-elle doucement.
— Non... aussi cette part faite à mes mauvais, mais excusables instincts, croyez qu'un sentiment plus noble me guide : je veux essayer de me rendre utile, il y a tant de réformes urgentes... Que me conseillez-vous?
— Acceptez!
— Mais renoncer à cette retraite, au bonheur calme, n'est-ce pas une folie?
— Non, dit Adrienne, à chacun sa vocation : la vôtre est d'agir, et la mienne de vous seconder de mon mieux dans la lutte.
— Cette noble « Colonie » , qui a bien voulu ra'adopter un peu, en souffrira; votre marraine...
— Je souffrirai aussi, dit Adrienne, de quitter ces êtres si bons ; mais nous ne pouvons à nos âges vivre comme des anachorètes ; n'entendez-vous pas la vie qui nous appelle? Oui, vous devez être ambitieux; oui, votre intelligence, votre probité vous en donnent le
droit, je dis même : vous en imposent le devoir. Je vous veux très grand. Vous avez en effet une revanche à prendre, non contre un ennemi lâche et méprisable, mais contre la destinée. Et si mon dévouement, ma volonté, mon amour peuvent vous soutenir, ils sont à vous, Pierre, et ne vous manqueront jamais...
— Mon aimée, dit-il très ému...
Leurs mains s'étaieot unies, ils se sentaient jeunes, forts, pleins d'espérance devant ce ciel vaste et cette mer infinie à la contemplation de laquelle ils ne pouvaient s'arracher, car son bruit sourd évoquait pour eux le bourdonnement de la ville géante, et le grand repos, par contre, suggérait en eux le tumulte de la vie vivante.
— Eh bien, Gt-il avec une brusque décision, voilà qui est dit : demain je reverrai Fermel, et aussitôt nous commençons la campagne.
Ils se dirigèrent à travers la dune vers leur bateau. Ils virent s'enfuir au galop une horde déguenillée de petites culottes rouges et de jerseys sombres.
— Oh ! Oh ! dit Esbros, ces garnements ont dû faire un mauvais coup !
Il se mit à courir et trouva le bateau crevé, à demi coulé et plein d'eau. Adrienne le vit revenir avec un haussement d'épaules irrité :
— Ces naufrageurs, dit-il, ont volé nos rames en plus de la perche et des grappins; et par plaisir malfaisant ils ont avec une hachette ouvert une voie d'eau. Impossible de faire radouber sur l'heure... Et avant que je me sois fait restituer les agrès!...
— Qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.
— Nous trouverons toujours un moyen de rentrer.
A l'hôtel l'auto de Fermel venait d'emporter le député et ses compagnons; le petit train ne correspondait pas