CINQUIEME PARTIE
avec la grande ligne et Géglosse avant la nuit : on s'inquiéterait à la Maison-Blanche. Le patron offrit son auto, une petite voiture rapide et légère.
— Mais, dit-il, je ne puis m'absenter; le garçon qui sert de mécanicien est malade et à l'hôpital.
— Cela ne m'embarrasse pas, dit Esbros, je sais conduire...
En effet, cinq minutes après, le plein d'essence fait, Adrienne s'installait sur les coussins de cuir, la grande gerbe d'hibiscus roses débordant à la portière. Esbros actionnait le volant et démarrait. Arrivé au vieil Ysclet, à cause des caniveaux et des tournants brusques, il ralentit. En passant sur la place de la mairie, devant une ruelle où d'un cabaret s'élevaient des voix avinées, ils virent jaillir dans l'encadrement de la porte, poussée par une furieuse bourrade, une pêcheuse garçonnière à cheveux courts. Adrienne reconnut Martine et aussi Rodko qui, ivre, les yeux meurtriers, la menaçait de son poing brandi; elle fuyait titubante et hagarde de peur.
— Martine! cria Adrienne.
La jeune fille reconnut la voix et le visage de sa protectrice et voulut se rejeter en arrière; le poing de Rodko s'abattit en massue sur son épaule.
— Martine! cria de nouveau Adrienne par une généreuse impulsion d'àme, venez! venez vite avec nous! Cependant que Pierre sautait à terre pour courir défendre la malheureuse.
Martine bondit vers eux; ressaisie par Rodko, elle lui coula des bras comme une anguille et courut vers l'auto ronflante. Rodko la poursuivait, par bonheur H s'étala contre le' trottoir et resta quelques secondes étourdi, tandis qu'elle escaladait le marchepied. Du cabaret, aux cris, une meute sinistre de pêcheurs et de
pêcheuses se ruait, le borgne prognathe, l'homme au museau de brochet, la femme pareille à un phoque. Ils allaient s'opposer à l'enlèvement.
— Montez ! cria Adrienne à Esbros qui semblait les défier, montez donc!
Déjà des pierres, parmi les huées sauvages, sifflaient.
— Canailles! gronda Esbros qui devant le nombre se décida à sauter dans l'auto. Il la mit en marche : il était temps, Rodko courait derrière eux, hurlant des injures; la meute le suivait; une nouvelle volée de pierres s'abattit et Martine poussa un gémissement.
— Vous êtes blessée? demanda Pierre frémissant de colère et de pitié.
— Ce n'est rien... N'arrêtez pas... il me tuerait!
Heureusement, la route Glait en ligne droite, ne laissant à la poursuite aucune chance de raccourci; les derniers lancés s'essoufflèrent, puis le borgne prognathe, puis Rodko qui, après avoir couru deux ou trois cents mètres, brandit un poing impuissant au petit nuage de poussière en train de s'évanouir, là-bas...
Quand Pierre Esbros se jugea hors de portée, il s'arrêta et, en même temps qu'Adrienne, jeta un regard de compassion sur Martine; un caillou pointu l'avait frappée à la pommette gauche, qu'une ecchymose sanglante tuméfiait. Apercevant un ruisselet limpide au bord de la route, Adrienne courut y tremper son mouchoir et étancha sa blessure.
— Vous m'avez sauvée, dit Martine avec un reste