CINQUIÈME PARTIE
d'égarement, il était soûl, il m'aurait assommée; les autres trouvaient ça drôle et le laissaient faire,
— Vous voilà délivrée, dit Adrienne, et pour toujours!
— Oh ! fit-elle avec découragement, je ne vaux pas la peine qu'on ait des tracas pour moi. Si j'avais eu plus de courage, je me serais déjà jetée à l'eau!
— Il faut vivre, dit Esbros; je t'ai connue toute petite, Martine, et nous avons joué ensemble dans la lande; tu venais quelquefois chez le fermier Esbros, mon père; ne t'en souviens-tu pas?
Elle baissa la tête, confuse :
— Oh! si, je vous ai reconnu tout de suite, mais qu'allez-vous faire de moi?
— Ne veux-tu pas rentrer à la maison de ton père et de ta mère?
— Non, non! s'écria-t-elle avec terreur; qu'ils ne me voient pas, je ne veux pas leur apporter ma honte ; j" aimerais mieux me sauver dans les bois!...
Elle fit mine, dans sa terreur, de se jeter hors de l'auto ; Esbros la retint et la rassura.
— On ne te fera pas violence...
— Nous vous emmènerons à la Maison-Blanche, dit Adrienne; là, vous ne risquerez rien.
— Rodko viendra m'y reprendre !
— Qu'il y vienne! dit Esbros d'un ton menaçant. Martine, maigrie, ravagée, troublante encore dans sa
déchéance, semblait la proie d'un cauchemar. Son corps fleurait le musc et son haleine l'anisette d'Espagne; l'étrangeté de son costume viril et de ses cheveux courts ajoutait à l'indéfinissable imprévu de cette minute. L'air enfantin qui, jadis, se mêlait à sa sauvagerie robuste, avait fait place à une maturité précoce où s'imprimait la dégradation d'une vie d'excès.
Elle eut un sourire navrant :
— Je vous disais bien, mademoiselle, que cela tournerait mal pour moi.
— Vous avez tout l'avenir pour vous refaire une vie meilleure.
Mais elle secouait obstinément la tête; qui pouvait savoir, en effet, à quel point elle était victime de son cerveau impulsif, de ses sens de faunesse, et quelle emprise avait dû faire peser sur elle le despotisme vicieux d'un Rodko ; à quelle vilenie l'avait ravalée ce maître brutal et volage? Sans doute son choix porté sur quelque autre et l'inutile jalousie de Martine avaient-ils déclenché la scène du cabaret?... Ce ne serait pas trop de toute l'expérience de Mme Sabattet et de sa persuasion sur cet esprit malade ou corrompu pour retirer Martine du bourbier. A la regarder mieux, Pierre Esbros conçut sur son état un soupçon qu'il tut, et qui expliquait sans doute le refus obstiné de la jeune fille de rentrer sous le toit de ses parents.
Sa crainte d'être aperçue par eux fut si vive qu'elle le supplia de passer devant l'hôtel à toute allure, et pour plus de sûreté elle se blottit à croppeton au fond de l'auto, masquée par la gerbe des grandes fleurs roses. On arriva sans encombre à la Maison-Blanche, et personne n'aurait soupçonné sa présence, si Cotiche, venu vendre du poisson, ne l'avait aperçue de la fenêtre de la cuisine au moment où Adrienne, vivement, l'entraînait vers le perron. Il n'était pas encore ivre, ce jour-là, et malgré sa curiosité ne souffla mot : mais n'était-ce pas déjà trop qu'il sût?...
Adrienne n'avait pas promis en vain la protection de la u Colonie » . Tout d'abord Mlle de Kervo prépara un bain dont la jeune fille avait grand besoin, tandis qu'Adrienne choisissait dans sa garde-robe des vête-