CINQUIÈME PARTIE 28T
ments plus décents que ce cynique maillot et ce pantalon rouge qui ne déguisaient pas assez ses formes. Le colonel était en méditation dans sa chambre, on respecta sa réclusion. Laugère était allé à Géglosse dans le break; Maraval et Coastance Sabattet furent les premiers à apprendre les ]iéripéties de l'excursion de Pierre et d'Adrienne sur le courant d'Osques, et leur retour mouvementé. Mme Sabattet ne put s'empêcher de pâlir à l'idée que sa fille adoptive et Pierre avaient couru quelque danger. Son émotion s'accrut, quand Esbros lui confia l'offre qu'on lui avait faite et ses projets de candidature. Elle ne s'attendait pas à ce que les prévisions de Bréchart fussent si tôt réalisées, et l'idée qu'Adrienne les quitterait lui fut horriblement douloureuse. Elle sut cependant faire bonne contenance.
— Mon cher ami, dit-elle à Esbros, vous seul, en toute indépendance d'esprit, devez prendre le parti qui vous convient.
Il la regarda avec une affectueuse gratitude, n'ignorant pas le sacrifice pénible qui tenait dans ces mots :
— C'est mal à moi, dit-il, de vouloir vous enlever Adrienne, à vous qui me l'avez si généreusement promise.
Elle eut le courage de répondre :
— Les forces de la vie sont plus fortes que notre volonté : c'est à nous, les vieux, de le comprendre et de ne pas vouloir vous enchaîner à notre vaine sagesse. Si je m'inquiétais, ce ne serait pas seulement pour Adrienne qui partagera vos soucis, vos déceptions, vos succès aussi, je l'espère, mais pour vous qui ne vous jetterez pas à nouveau dans la mêlée sans souffrir. Mais souffrir est la condition même de toute action ; si votre destinée est là, nous devons nous incliner. La politique, si discréditée, si avilie, peut, aux mains d'un homme fort et
intègre, accomplir une belle œuvre; n'avons-nous pas d'indiscutables probités? Un Poincaré rachète bien des Despeyron. Je vous souhaite de réussir et je vous y aiderai de mon mieux; ici, je ne puis rien; mais nos amis de Paris, — elle regarda Maraval, — ne sont pas sans crédit auprès du gouvernement, et si celui-ci ne soutient pas Jacques Despejron, ce sera déjà pour vous un atout précieux.
— Certes, dit Maraval, pensif.
— Pour Martine, reprit Constance Sabattet à qui Esbros venait de communiquer ses doutes, il n'y a qu'une ressource : préserver l'enfant qu'elle porte en elle et la soustraire à de nouvelles tentations et à un réel danger. A Paris, dans notre refuge des filles-mères, elle occupera un poste de lingère qui assurera son indépendance; elle sera dans des conditions hygiéniques et morales aussi bonnes que possible; ma vieille amie Mme Avril de Sainte-Croix, à qui je la recommanderai, pourra beaucoup pour la ramener au bien.
Elle ajouta en baissant la voix :
— Pourquoi la grâce ne la toucherait-elle pas, comme elle a touché jadis Gratiane? Elle est jeune, elle peut recevoir des influences salutaires, elle oubliera le misérable qui l'a séduite; elle vivra pour son enfant; son malheur est grand, mais c'est celui de millions d'êtres semblables!
— Il ne faudra pas tarder à l'éloigner, dit Maraval.
— Je l'emmènerai demain à Paris s'il le faut.
— Vos forces vous trahiraient, dit Maraval, mais moi je...
— Non, ma chère Doro, s'il le faut, se sacrifiera et, malgré son horreur de tout contact étranger, elle me remplacera, si vous m'interdisez le voyage... II est vrai, ajouta-t-elle, que je me sens un peu lasse...