‹ Sous les pins tranquillesChapitre 12 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Elie Maraval, depuis qu'il n'exerçait plus, s'était pris de passion pour la botanique et combinait, dans l'étude des « simples » , les éléments d'une thérapeutique qui opposât les bienfaisantes vertus végétales à l'abus des spécialités chimiques, dont les formules complexes sont si en faveur aujourd'hui. Nulle ambition personnelle ne le guidait, nul intérêt autre que l'amour désintéressé de la science. En observant les plus menues tigelles, les plus modestes feuilles, il se remettait à l'école de la grande Mère des êtres et des choses, la Nature inépuisable, géante source de Jouvence.

Elle exaltait le plaisir qu'il goûtait à rouler sur les aiguilles de pin ; de tous ses sens il participait à cette grande atmosphère de sève verte et fraîche qui caressait son visage, charmait ses yeux, ravissait son odorat, emplissait ses oreilles du bruissement confus que fait le silence d'une forêt. Il jouissait d'apercevoir l'eau argentée et ses mille frissonnements, il jouissait de la sombre et monotone immensité de la lande : la noblesse d'un pin magnifique l'émouvait autant que les torsions étranges d'un vieux sûrier à écaille grise; et il avait, pour les minuscules herbes à ras du sol, un regard attendri.

C'est avec un sentiment religieux que ce candide athée s'imprégnait de la splendeur de ce paysage grave. Il sentait revivre en lui des sensations enfantines et émerveillées ; et dans le rêve panthéiste qui faisait de lui le frère de ces arbres, de ces buissons, de ces sables, de cette eau, il éprouvait une joie prodigieuse, l'enchantement de l'instinct et des forces naturelles innocemment épanouies. Jeune homme, il avait savouré cette communion avec l'univers, mais dans une ivresse confuse, et non avec cette lucidité d'analyse qui lui venait de vieillir.

Il sortait de la pinède fournie et, à la lisière, il suivit

le chemin romain qui longeait la dune. Les arbres, assaillis par le vent de mer qui courbait leur résistance, se crispaient à demi ensablés en reptations de bêtes, se retournaient du faite comme une ombrelle dans la bourrasque, se pliaient en zigzags, tendaient des moignons de branches, offraient la douloureuse obsession de leursformes blessées ou rompues. Elie Maraval ne pouvait sans souffrir les admirer.

Il reconnaissait là Topiniàtre, l'inflexible volonté de vivre des infirmes et des malades. Comme ils s'adaptaient, ces pins sacrifiés, combattants de première ligne grâce auxquels les suivants protégés, d'abord clairsemés, puis plus denses, combattaient l'invasion des sables; comme ils s'obstinaient, ces vaincus! Maraval croyaîî assister aux luttes de ce beau et affreux métier de médecin où, pendant tant d'années, il avait mis son dévouement acharné au service de la souffrance. Il revoyait la tristesse de son impuissance trop fréquente, ces mauvais matins, ces sinistres soirs où il sentait lui échapper l'être qu'il défendait, depuis des jours ou des semaines, contre les griffes de l'inévitable.

Une inquiétude tendre et cachée activait ses coups de pédale et réglait machinalement son guidon. Ce n'était pas pour le seul plaisir de vivre et de respirer l'air glacé qu'il parcourait ainsi la Sylve. Il allait à la gare de Géglosse chercher un nouvel envoi de médicaments, prescrits deux mois auparavant par le docteur Fagalde, le meilleur praticien de Bayonne. L'état de Mme Sabattet le préoccupait. Elle maigrissait, mangeait peu, avait des essoufflements pour une marche rapide ou un effort. L'état de ses bronches, si menacées jadis, s'était cependant beaucoup amélioré. Le docteur Fagalde inspirait assez de confiance à Maraval pour qu'il désirât le voir revenir bientôt; mais il fallait un prétexte, car on

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