PREMIÈRE PARTIE
devait éviter de mettre MmeSabatteten déGance. Maraval venait d'écrire à son confrère, il jetterait sa lettre à la poste du bourg.
Chère Constance! Amie grave et parfaite! Comment admettre sans angoisse qu'elle pût couver derechef une insidieuse maladie? Etait-ce le cas? En vérité, ce n'était pas le médecin, mais le compagnon dévoué et le servant ûdèle qui se tourmentait ainsi. Le médecin, lui, plein de doute et d'incertitude, n'eût osé se prononcer. D'ailleurs ne vivait-elle pas ici dans les conditions les meilleures? Qu'une affection aussi profonde que la sienne songeât tout de suite au pire, même à tort, c'était bien naturel; mais de là à conclure au danger réel, imminent!...
Une fois de plus son optimisme courageux prit le dessus. Il se moqua de ses craintes et, ayant franchi l'étroit pont de bois tremblotant qui surplombe le courant d'Osques, petite rivière frétillante aux interminables méandres, il acheva son four du lac jusqu'à la traverse des Gisquoux et, deux kilomètres plus loin, rattrapa la route de Géglosse : une vraie route de terre battue, bordée de fossés, la seule qui rattachât l'étang Bleu au vaste monde, une route luisante où les ornières gardaient un reflet de la gelée blanche de la nuit.
Guy Laugère, une robe de chambre de tissu cannelle serrée à la taille par une cordelière, les pieds nus dans des sandales de cuir, ce qui lui donnait un air monacal, évoluait avec vivacité à travers son cabinet de travail, qui était spacieux et confortable, feutré de tapis et ouaté de tentures. Un énorme feu de bûches pétillait dans la cheminée de chêne sculpté qui, sur une tablette, portait en reproduction de marbre le Penseur de Michel-Ange, entre deux beaux vases de Rouen. La bibliothèque, cou-
vrant les murs sur trois faces, alignait ses reliures de veau fauve, les tons éclatants des toiles et le grain poli des maroquins, à côté de ces vélins d'un blanc assombri chers aux bibliophiles italiens. Une vaste table en chêne massif, au centre de la pièce, était écrasée sous un amoncellement de manuscrits, liasses, projets, chemises et cartonnages de couleur.
Guy Laugère, nerveux, petit, agile, tisonnait la flamme, repoussait du pied un brandon, s'asseyait pour griffonner quelques lignes de son grand traité de Y Organisation de la société moderne, consultait sur un lutrin transformé en portç-in-folio quelque énorme dictionnaire, allumait une cigarette, l'oubliait sur un coin de table, taillait une plume d'oie, commençait une lettre, la quittait pour passer dans sa chambre, revenait, s'arrêtant pour se chauffer les jambes devant les grands landiers, se rasseyait, s'enveloppait les genoux d'un châle et reprenait son travail; tout cela par impulsions brusques, avec le naturel d'un homme dont la pensée à chaque instant virevolte et dont l'agitation est la règle.
Son large front bombé annonçait l'intelligence un peu chimérique; son regard, derrière de grosses lunettes convexes à bordure de corne, se dardait aigu ; sa bouche, d'un dessin éloquent, s'arquait entre la moustache et une barbe grisonnante en pointe; quant à son teint, il avait une chaude matité sarrasine. Ses oreilles velues et pointues s'écartaient de la tête, et il se grattait fréquemment la tempe de ses doigts osseux, aux ongles démesurés comme ceux d'un mandarin de lettres.
Trempant sa plume dans l'encrier, il traça, d'une petite écriture saccadée et presque illisible, ces mots :
« Les lois de l'association que Saint-Simon concevait placées sous la dépendance et le contrôle de l'État, et que Fourier faisait résulter du libre accord des afGnités grou-