CINQUIEME PARTIE
Esbros, prenant congé, lui baisa la main avec ferveur :
— Ainsi, madame, vous ne m'en voulez pas?...
— Le bonheur d'Adrienne, quand elle sera votre femme, c'est tout ce que nous sommes en droit de vous demander, mon cher enfant.
— Si je pouvais vous être utile,... ce Rodko est capable de quelque mauvais coup, et un veilleur de plus la nuit...
— Nous sommes assez nombreux pour protéger Martine d'ici à son départ, et nous protéger nous-mêmes, dit Constance Sabattet; dès demain, votre temps ne vous appartiendra plus, allez donc où votre destin vous guide, et bonne chance!... Avertissez les Soubeyre que Martine est ici...
Des hôtes de la « Colonie » , les uns s'endormirent tard, les autres passèrent une nuit d'insomnie. L'aventuiC de Martine occupait les esprits, et plus encore les projets de Pierre Esbros avec leurs conséquences.
M. Bréchart n'avait pas caché à Laugère son amertume. Sans plaisir à avoir triomphé si tôt, il ne songeait qu'à l'immense déception que devait éprouver Constance Sabattet...
— La jeunesse d'aujourd'hui est férocement égoïste; pas une minute ils n'ont pensé qu'une maternité comme celle dont notre amie a fait preuve méritait plus d'égards ; Adrienne, en ne laissant pas voir plus de chagrin à l'idée de quitter sa bienfaitrice, est vraiment ingrate.
Laugère, d'abord consterné par les projets d'Esbros, avait réagi : son âme chaleureuse comprenait l'audace, la bataille, les grands instincts de la vie ; il protestait avec feu :
— Non, Mathieu, pas ingrate! Qui vous dit qu'elle n'ait pas de chagrin? Mais un bienfait doit-il enchaîner
à ce point l'obligée? Est-ce pour nous ou pour elle que BOUS l'aimons? Je ne suis plus ambitieux, mais je l'ai été : je sais à présent que la sagesse est dans le renoncement; mais quand j'étais jeune, je l'ignorais; n'avezvous pas dit un jour que l'expérience ne peut se donner et que chacun l'achète et la paye?
Il ne se trompait pas pour Adrienne : la sincérité de son simple et grand amour n'étouffait pas la conscience de ce qu'elle devait à sa marraine et le regret de la peine involontaire qu'elle lui causait. Mais n'était-ce pas Mme Sabattet elle-mêniç qui avait tenu à la rassurer, et n'avait-elle pas accueilli avec enthousiasme l'offre de Laugère, disant :
— Je pars aussi pour Paris; tandis que Mlle Doro s'y occupera de Martine, moi je verrai nos amis, et ferai sonder le président du Conseil ; nous devons aider à la réussite d'Esbros. Et si nous avons quelque mérite à le faire, tant mieux!
Elle lui avait serré la main avec gratitude :
— Comme vous me devinez, Guy! Oui, sachons BOUS sacrifier!
Une fois de plus ces deux êtres, unis par une si profonde affection, communiaient dans la joie de se comprendre.
La journée se passa en vains efforts pour amener une réconciliation entre les Soubeyre et Martine. En appreinant son état, ils la renièrent pathétiquement : » Qu'elle disparût, qu'on n'entendît plus parler d'elle! Cela valait mieux ! « Cette dureté révolta Mme Sabattet et ses amis, moins le colonel qui déclara, bourru :
— Ce que vous appelez lâcheté devant l'opinion, pourquoi ne pas y reconnaître le sens de l'honneur? Ces gens s'estiment déshonorés, c'est leur droit et peut-être leur devoir.