‹ Sous les pins tranquillesChapitre 122 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

— Mais la charité, dit Laugère, les sentiments humains les plus naturels?

— Ne regrettez pas trop leur refus, dit Maraval, ils n'auraient peut-être pas préservé le germe de vie que Martine porte en elle, et comme cela se voit trop souvent, ils auraient sans doute provoqué le recours à l'avorteuse.

— Si Martine peut être sauvée, dit Constance, elle le sera par son enfant; même vouée à la honte, même coupable, une mère se rachète par la douleur; et l'enfant, toujours innocent, est quelque chose de sacré.

M. Bréchart ne répondit pas : l'idée de ce triste fruit, et conçu dans ces conditions, en réveillant son dégoût pour les défaillances de la chair, l'emplissait d'horreur.

Le lendemain, entre Guy Laugère et Mlle de Kervo, M-artine quittait Osques. L'espoir de l'inconnu, le trouble et tentant Paris, mêlaient leur mirage à la contrition passagère que l'influence persuasive de Mme Sabattet produisait en elle. Du moment qu'elle ne souffrait plus d'amour pour Rodko, tout lui devenait égal. Son insensibilité impressionna péniblement ceux qui la virent partir.

Quelques jours après, Cotiche, qui avait bu, vint avec des airs assez mystérieux demander « m'sieur Laugère » . En son absence, il conta confidentiellement à Maraval :

— La « Colonie « ne m'a fait que du bien; alors, m'sieur Maraval, je viens vous dire que Rodko a de mauvais desseins contre vous tous. Il ne dérage plus depuis que M. Esbros et Mlle Adrienne lui ont pris Martine; il ne dessoûle pas non plus, et quand il a son plein d'eau-de-vie, il ne se connaît plus.

Maraval, avec mélancolie, dévisageait Cotiche qu'il avait connu vigoureux et souple, à quarante-cinq ans,

comme im jeune homme, et sur le visage duquel il pou- ¥ait suivre la lente destruction de l'alcool. L'alcool, l'absinthe, les apéritifs ne donnaient-ils pas à Honorine Soubeyre ce teint enflammé, ces vivacités grossières; à Narcisse ces paupières gonflées, son cœur gras? L'alcool, quels ravages il exerçait depuis l'invasion des entrepreneurs et la construction des villas; au bouvier géant, Jean-Baptiste, jadis l'homme le plus fort du pays, il coupait bras et jambes; un résinier était devenu fou; on ne pouvait, du côté de l'hôtel neuf de Soubrac où les plâtriers et les peintres achevaient leurs travaux, rencontrer un ouvrier qui, à partir de midi, ne fût à moitié ivre! Et pas plus qu'à Ysclet, où les orgies des pêcheurs et des pêcheuses offraient un permanent scandale, les pouvoirs locaux ne luttaient, armés de la loi, contre l'empoisonnement journalier. Bien mieux, on annonçait pour l'été l'ouverture d'un quatrième cabaret.

Sans s'alarmer des menaces de Rodko, M. Bréchart prit quelques précautions; on ferma à clef le soir les portes et les grilles, ce qu'on ne faisait jamais autrefois, tant le pays paraissait sûr. Iribarne fît des rondes de nuit avec Janus. On avait évité toute allusion devant Mme Sabattet, pour ne pas l'inquiéter.

Un matin, Iribarne montra à M. Bréchart la provision de bois de l'hiver.

— Mon colonel, si un mauvais gueux venait mettre le feu au bûcher, ça serait facile, vu qu'il n'y a point de porte au hangar; et si le bûcher flambait, les communs et la maison n'en mèneraient pas large; m'est avis de fermer le hangar avec des poutres en attendant que nous ayons ajusté une porte.

M. Bréchart, approuvant, aida Pierre au travail.

Désormais Constance Sabattet et Adrienne vivaient encore plus étroitement unies ; la perspective de la sépa-

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