CINQUIEME PARTIE
ration leur faisait paraître plus précieuses les heures qu'elles passaient ensemble, car l'élection de Pierre, en cas de réussite, précédant les vacances parlementaires, ils emploieraient ce répit pour un voyage de noces en Espagne et quelques jours de repos ensuite à la Maison- Blanche, avant le grand départ pour leur existence nouvelle,
— Mais vous viendrez nous voir à Paris, disait Adrienne, et nous, quand Pierre pourra s'échapper, avec quelle joie nous vous demanderons l'hospitalité !
— Vous trouverez votre pavillon construit dans la lande, répondait-elle.
Leur pensée suivait Esbros : il s'était mis immédiatement à l'œuvre. Sa candidature, soutenue par Fermel, et non combattue par le gouvernement (assura Laugère dès ses premières lettres), avait des chances sérieuses, bien que Jacques Despeyron, soutenu par la clientèle de son père, incarnât une raison sociale d'intérêts et de convoitises.
Mais Fermel, politicien actif et rusé, possédait une grande influence dans le département; infatigable, il organisait des réunions, emmenait Esbros en auto à travers villes et villages, lui faisant dans son journal la Vérité Bas-Landaise, une propagande acharnée. Non seulement il lui ralliait déjà les anciens électeurs du docteur Ixtasse, mais aussi tous ceux que la mort de Despeyron jetait à l'espoir de curées nouvelles. L'éloquence un peu âpre mais enflammée de Pierre Esbros conquérait d'autorité les foules. Ses origines rustiques lui permettaient de parler de leurs intérêts immédiats aux gens de la dune et de la sylve ; son sérieux et sa conviction rassuraient les bourgeois des villes. Attaqué avec une violence maladroite par les partisans de Jacques Despeyron, il se résolvait à le combattre sans merci.
Entre deux trains, ou d'une course d'auto, il accourait à la Maison-Blanche, racontait les péripéties de la lutte et repartait, laissant à Adrienne un peu de §a fièvre. Son programme, d'un socialisme modéré, satisfaisait sur bien des points les aspirations de Constance Sabattet, intéressait Maraval parfois sceptique, et irritait M. Bréchart, bien qu'Esbros, tolérant, s'abstînt de tout anticléricalisme et ne rêvât que réformes utiles : lois d'assistance, de protection, de prévoyance pour les faibles.
Guy Laugère et Mlle de Kervo étaient revenus de leur voyage, lui satisfait des espoirs qu'il avait recueillis sur les chances de Pierre Esbros, elle fière d'avoir consciencieusement installé Martine, ravie surtout de se retrouver dans le cadre et le milieu si chers qu'elle appelait « son Paradis " .
Ce jour-là, Iribarne, dont la surveillance ne se relâchait pas, constata qu'une brèche, assez bien dissimulée par des paquets d'ajoncs épineux, s'ouvrait dans l'épaisse haie vive qui entourait la propriété. Son attention fut attirée aussi par l'entassement, au pied des trois pins les plus proches, d'amas insolites de « gemmelles » , contrairement à l'usage des résiniers, qui laissent au pied de chaque arbre les copeaux résineux qu'entaille leur « hapchot « . Il ne prévint pas cependant M. Bréchart et se promit de passer la nuit en embuscade. Par cette tiédeur de printemps et une bleuâtre clarté de pleine lune, ce serait un jeu passionnant; q,uant à l'idée du danger, elle ne lui vint pas. Le colonel lui avait confié pour le cas de légitime défense son revolver, mais il était résolu à ne pas s'en servir : cela lui répugnait; d'ailleurs une détonation effraierait ces dames, et il préférait se fier cà ses bras solides. Puis Janus était avec lui, muselé d'une lanière de cuir et sachant qu'il devait rester silencieux.