‹ Sous les pins tranquillesChapitre 124 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Dissimulé dans un massif de hautes brandes d'où il pouvait, sans être vu, apercevoir la brèche masquée, Iribarne attendit pendant des heures, caressant de temps à autre le poil rude et doux du chien qui, dressé à ces veilles, restait comme lui immobile. La lune versait sur les bois son rayonnement fluide. Des odeurs balsamiques s'exhalaient de la pinède; aucun bruit, sinon de loin en loin un souffle venu de la mer; alors les hautes cimes se balançaient; au-dessus d'elles s'étenda t la magie bleue du ciel immense. Tout à coup Janus dressa les oreilles et scruta fixement l'ombre, puis regarda Iribarne pour l'avertir; la haie, au point précis où celui-ci attendait l'imprévu, devint vivante; refoulés, les tampons d'ajoncs coupés laissèrent voir un bras nu, puis une tête chevelue, et la face pâle de Rodko émergea. Son corps sinueux rampa hors du trou de feuillage, après quoi il se retourna pour attirer à lui, noué en fagots, un énorme paquet de gemmelles; il se dressa alors sur ses pieds et, après avoir exploré des yeux la solitude, se faufilant d'abre en arbre, il se dirigea vers le bûcher. Se courbant, il disposait déjà au bas des poutres son tas de copeaux, déjà il fouillait dans sa poche, en retirait une boîte et faisait craquer une allumette, quand Iribarne qui l'avait suivi sans bruit, accompagné de Janus démuselé, fondit sur lui.

— Ah! salaud, je te tiens!...

Et il éteignit l'allumette sous son pied.

Un juron étouffé, un choc sourd contre la cloison de poutres : c'était la tête de Rodko qui sonnait, mais déjà il étreignait Iribarne aux jambes; Janus se jetant sur Rodko lui mordit alors cruellement la hanche; mais Rodko, faisant basculer Iribarne, tirait de sa poche son couteau.

— Tiens ferme, Pierre! — cria une voix tonnante.

M. Bréchart, qui ne dormait pas, ne mit pas deux minutes à s'élancer; mais déjà la lame luisante s'enfonçait dans la poitrine d'Iribarne qui chancela; Janus à nouveau bondissait pour empoigner Rodko à la gorge; il lui lacéra le cou et retomba avec un hurlement funèbre, le ventre fendu du haut en bas et perdant ses entrailles. M. Bréchart saisissait par derrière la main armée du couteau, et insensible aux coups que de son poing gauche Rodko lui portait à la face, il tordit si fort le poignet du pêcheur que la lame pointue lui échappa. D'un coup de pied le colonel l'envoya à dix pas dans l'herbe et, saisissant l'autre poignet de Rodko, il le broya avec une force prodigieuse.

— Làchez-moi ! . . râlait le meurtrier.

Mais l'étau se resserrait, gonflant la chair à faire éclater les veines. Bientôt les épaules, puis les genoux de Rodko plièrent; il s'abattit.

— Attache-le si tu peux, Pierre! ordonna M. Bréchart qui vit le serviteur, avec des gestes ralentis par la douleur de sa blessure, apporter une corde à linge.

Laugère, dans sa robe de chambre cannelle, accourait; il ne fit pas de question et aida Iribarne à ligoter le prisonnier. Mais une exclamation sourde retentit : Gratiane se dressait auprès d'eux toute pâle; elle enlaça son mari au moment où, pris d'un vertige, il s'affalait sur un tronc d'arbre. Maraval haussait une lampe qui éclaira le cadavre raide de Janus et Rodko ensanglanté; autour de la petite flamme et de son rond lumineux, la nuit paraissait toute noire... Il y eut de courts conciliabules; toutes les fenêtres s'éclairèrent et Laugère dut se précipiter pour empêcher Constance, Dorothée et Adrienne d'approcher du drame.

Maraval cependant s'occupait d'Iribarne, dont Gratiane silencieuse bassinait les tempes avec du vinaigre;

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