CINQUIEME PARTIE
Mercedes affolée pleurait. Maraval explora la plaie : le poumon ne semblait pas atteint. Le laissant aux soins de Mme Sabattet et de Gratiane, il se pencha sur Rodko, que le colonel et Laugère avaient transporté dans l'atelier de menuiserie. La blessure de la hanche saignait abondamment, un lambeau de chair étant resté aux crocs du chien ; la plaie du cou était affreuse, mais ne semblait pas devoir mettre la vie en danger. Rodko, les dents serrées pour qu'on ne l'entendît pas grogner sa souffrance, dardait sur eux son regard fourbe où l'arrogance faisait place à l'anxiété de la béte fauve prise au piège ; on lisait sur son visage baigné d'une sueur froide sa pensée : comment fuir, comment esquiver le châtiment?
Des heures coulèrent, l'aurore allait se lever. Constance Sabattet et Bréchart se trouvaient seuls au chevet d'Iribarne assoupi; Gratiane venait d'aller chercher à la cuisine des citrons pour lui faire un breuvage rafraîchissant.
— Qu'allous-nous faire? demanda Mme Sabattet à voix basse.
— Prévenir la gendarmerie : tentative d'incendie et de meurtre... Rodko payera enfin ce qu'il doit à la justice des hommes.
Elle baissa encore plus la voix et désignant du regard Iribarne.
— Ce brave cœur en réchappera, n'est-ce pas?...
— Élie le croit... mon pauvre Janus est mort, mort en nous défendant, lui aussi.
Constance Sabattet crut voir venir des larmes aux yeux de son ami, mais peut-être s'était-elle trompée? Iribarne ouvrit les yeux :
— Mon colonel, dit-il, je vous ai entendu... j'ai réfléchi depuis que vous me soignez si bien... j'ai sou-
tenu un combat contre moi-même... contre ma rancune et mon besoin de vengeance : voyez-vous, ça m'est trop pénible, ça me fait trop mal là, — il mit la main sur sa plaie, — quand vous dites que Rodko ira en prison et sera jugé.
— Il faut pourtant qu'il soit châtié, Pierre...
— Mon colonel, il sera toujours puni... d'abord il n'oubliera pas la marque que Janus lui a enfoncée... et puis, allez, il ne sera plus heureux, j'en ai le pressentiment... Laissez-lui le temps du repentir, s'il le peut! Mon colonel, si je vous ai fidèlement servi, si vous me donnez un peu d'amitié, exaucez ma prière : ne faites pas venir les gendarmes !
— Tu demandes la grâce de l'homme qui a voulu te tuer?
Iribarne eut un énigmatique sourire :
— Je vous demande pardon de dire cela, mais la justice des hommes est bien dure, bien dure!... Puis elle fait bien des tracas, bien des affaires... La justice de Dieu, elle, saura donner à chacun son dû. S'il vous plaît, mon colonel, laissez aller Rodko...
— Pierre, tu ne dois pas...
— Je suis chrétien, et notre religion commande de pardonner les injures.
Il ajouta, avec une contrition émouvante :
— Un malheureux comme j'ai été peut bien avoir pitié de son prochain.
Il y eut un grand silence. Constance bouleversée regarda M. Brécbart; il semblait réfléchir, mais son émotion se trahissait. Tous deux songeaient, avec une silencieuse admiration, à la moisson magnifique de clémence et de charité que leur présentait, dans ses humbles msôns calleuses, cet homme en qui ils avaient jeté, autrefois, la pure semence. Gratiane rentrait; elle