CINQUIEME PARTIE
parut savoir ce dont il s'agissait, car ses traits se crispèrent, mais elle ne dit rien.
— Cela mérite réflexion, Pierre, déclara M. Bréchart qui se leva et sortit.
De nouveaux conciliabules réunirent les hôtes de la « Colonie » ; on discuta le pour et le contre, Maraval fut consulté longuement; répondait-il de sauver Iribarne? En ce cas seulement, M. Bréchart consentait à se contenter d'une leçon que Rodko sans doute n'oublierait plus. Mais il en coûtait à son sens droit, à ses principes d'autorité, de laisser impunis des actes aussi criminels. Averti qu'Iribarne s'agitait et se tourmentait, il se rendit auprès de lui, et lui prenant amicalement la main :
— Sois content, Pierre, il sera fait selon ton désir. Rodko saura qu'il te doit la liberté.
Les pommettes d'Iribarne rougirent, ses yeux fiévreux brillèreni.
— Merci, mon colonel, dit-il d'une voix grave, cependant que Gratiane, rigide, étouffait sa révolte et sa haine contre le maudit qu'elle n'eût pas gracié.
Rodko eut d'abord peine à comprendre le pardon de sa victime, et il fallut que M. Bréchart le lui répétât deux fois. Depuis longtemps on lui avait délié les mains et les jambes sans qu'il fît mine d'abuser de cette licence ; il eut quelque peine à se mettre debout et grimaça de douleur. Il se vit reconduit à la grille par le colonel qui d'un geste lui montra le large. Rodko s'éloigna en boitant; un bandage enserrait son cou; il éprouvait une humiliation dévorante, jointe à l'ivresse encore incrédule de se sentir libre. Il tourna une ou deux fois la tête, comme s'il pensait que ce ne fût qu'un leurre; puis se ¥oyant seul, il fonça dans les fourrés et disparut.
Pierre Esbros et Adrienne, mariés de la veille, partaient vers la vie. Dans le break conduit par M. Bréchart, Mme Sabattet les accompagnait à la petite gare de Géglosse. Ils avaient dit adieu à Dorothée dans le village, et, assis en face de Constance, ils lui tenaient chacun une main en échangeant avec elle des regards de tendresse et ces vagues paroles qui, aux heures de séparation, trompent la tristesse et afflrment un courage incertain. Constance Sabattet leur souriait et ses beaux yeux prenaient un éclat extraordinaire. Elle contemplait en Adrienne son œuvre et en Esbros son sacrifice. Elle les enveloppait d'un magnifique regard de mère : ces deux adoptés de son cœur n'étaient-ils pas ses véritables enfants?
Certes, le déchirement de renoncer à cette Adrienne qu'elle avait formée et épanouie en beauté et en droiture était grand; mais pourquoi se serait-elle refusée à la noble joie que lui procuraient la conscience du devoir accompli et l'espoir consolant de leur bonheur? L'expérience d'une longue vie lui avait enseigné combien nos désirs sont limités, et que l'absolu n'est pas de ce monde. Triomphant de Despeyron fils dont l'échec avait été un effondrement, Esbros député intègre, Esbros avocat d'avenir, force jeune, âme ardente, représentait un idéal positif; et son amour grave et profond pour Adrienne donnait les garanties suffisantes, les seules qu'on pût raisonnablement exiger. Quant à sa filleule, elle avait toute confiance en sa précoce raison, son bon sens clair