‹ Sous les pins tranquillesChapitre 127 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

et la richesse d'une âme dont le meilleur, encore en puissance, se révélerait à mesure, aux prises avec les difficultés de l'existence. Si, moralement, l'avenir des jeunes gens n'inquiétait pas trop ses exigences de mère passionnée, leur sort matériel lui laissait une semblable sécurité. Pierre Esbros saurait conquérir sa place au poleil, et la dot constituée à Adrienne suffirait à ne pas l'alourdir de l'entretien coûteux d'une femme et d'un ménage.

Brunehaut fit un écart, le colonel la ramena d'un petit coup de fouet. Il pensait, lui aussi, à l'étrange destinée qui le faisait, à la place d'Iribarne, en voie de guérison mais condamné encore au repos, conduire les jeunes gens au seuil de leur exode pour l'inconnu. Il avait dû faire un mâle effort sur lui-même pour accepter la nécessité. Les idées d'Esbros n'étaient pas les siennes ; il avait peine à croire que, sans la foi et son frein rigoureux, le jeune ménage pût traverser sans sombrer les écueils de la lutte et des tentations de chaque jour. Son esprit de justice, toutefois, ne méconnaissait pas la franchise et la bonne volonté de Pierre Esbros : ils s'étaient conformés aux règles en recevant, dans l'église de Géglosse, des mains de l'abbé Hourcade, la bénédiction nuptiale. La vertu de ce sacrement ne serait peutêtre pas pour eux inefficace. Il s'apercevait à présent combien Adrienne lui était chère; lui aussi souffrait de la voir s'éloigner.

La petite gare apparut. Esbros eut vite fait de prendre les billets que lui tendait Mme JacoUe et de porter les deux valises sur le quai. Puis Adrienne et lui dirent adieu au colonel qui ne voulut pas quitter Brunehaut un peu nerveuse, pour laisser toute intimité à leurs dernières effusions.

Tous trois alors attendirent, sur le trottoir sablé de

mâchefer, le sifflet du petit train. Adrienne se rappela le jour où, au sortir du couvent, adolescente inquiète, elle était descendue du marchepied, aidée par Dorothée de Kervo. Esbros revoyait son débarquement de vaincu ulcéré. Et tous deux songeaient avec admiration, avec enivrement, au miracle accompli de leur bonheur, sous les auspices des Solitaires du lac d'Osques et de la pure femme qui trouvait encore, dans sa détresse, la force de leur sourire. Ils lui sourirent aussi, très émus; à quoi bon exprimer ce qu'ils sentaient si bien? Esbros tendrement mit sa main sur l'épaule d'Adrienne, en signe de possession et aussi en gage de protection et de tendresse. Mme Sabattet dit, comme pour rassurer une impatience qu'ils n'éprouvaient pas :

— Le train n'est jamais en retard.

En effet, on entendit un sifflet grêle et asthmatique. La vieille petite machine à cheminée-tromblon apparut entre les pins, suivie de ses deux vpagons et d'un convoi de madriers équarris. Les poules de Mme Jacolle, qui picoraient entre les rails, attendirent que le chien maigre les eût rabattues vers la gare.

— Adieu, au revoir, bon voyage. .

Et Mme Sabattet ouvrant ses bras y serra convulsivement Adrienne, puis Esbros.

— Merci, merci... dit avec un air de tendre et chaude reconnaissance la jeune fille.

— Merci, dit le jeune homme d'une voix altérée.

Ils escaladèrent la plate-forme, et jetèrent à Constance un dernier adieu. Le train s'ébranla, ils agitèrent la main jusqu'au tournant de la voie; le clair jour des landes les baignait, et leurs visages reflétaient dans leur ivresse de s'aimer, plus forte que toute douleur, la splendeur du paysage et tous les espoirs confus de la vie.

Page 1