‹ Sous les pins tranquillesChapitre 129 sur 132 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

tesse; des marchands forains vinrent installer à la pointe nord de i'O leurs comptoirs de lustrine rouge : tirs à la carabine, tourniquets de porcelaines ; non loin des Soubeyre un cirque de chevaux de bois s'installa. On voyait s'affairer, brouillons et verbeux de leurs premières stations dans les cabarets, Cotiche, Jean-Baptiste et des artisans de Géglosse.

Au matin, le soleil eut peine à percer l'épaisseur d'un ciel d'étain; une lourdeur emplissait l'air sans brise, on respirait mal, l'orage parut à craindre. Des pétards, explosant à la joie des gamins, avaient annoncé l'ouverture de la fête. A la Maison-Blanche, on put entendre les refrains des chevaux de bois, une marche jouée par l'orphéon de Saint-Irénée, les cris et les bravos qui saluèrent, avant le vin d'honneur, le discours du maire, auquel Arcomie, au nom de la Société des terrains, flanqué à droite de Destribats et à gauche de Soubrac, répondit. L'heure du déjeuner amena une trêve, mais ensuite les pétards firent rage : on inaugurait, avec de nouveaux discours et en musique, le jeu de pelote et son fronton. Puis, sur la plage des Soubeyre, on vit se démener les coureurs en sac, filer sur l'eau les canots et les yoles des régates ; des pêcheurs d'Ysclet, une équipe d'Hendaye y prirent part; des sirènes d'autos retentissaient, des grelots de chars à bancs tintaient : c'étaient des arrivages de baigneurs d'Ysclet, gens riches de Biarritz, résiniers des villages et même Espagnols de Saint-Sébastien.

Mme Sabattet murmura .

— Qui nous eût dit, il y a dix ans bientôt, quand nous avons découvert ce pays, que nous assisterions à cela!

Laugère, qui avait suivi à la lorgnette, sur les rives e1 le long du promenoir, la foule mêlée assiégeant les che*

vaux de bois ou les boutiques, se répandant aux terrasses des hôtels et envahissant les buvettes, répondit :

— Assurément, je ne croyais pas que mes inquiétudes se vérifieraient si tôt.

Maraval, qui paraissait fatigué depuis quelques jours, et qui haletait un peu dans l'atmosphère d'étuve de cette fin d'après-midi, soupira :

— Je crains bien que la pluie et le vent n'éteignent tout à l'heure les illuminations.

Sa voix était plus faible que d'habitude; bifn que, à se voir chaque jour, ils ne remarquassent guère entre eux leurs transformations progressives, Bréchart, Constance et Dorothée furent frappés de l'air de vieillesse et de lassitude qu'il montrait dans ce jour faux et trouble.

— Heureusement, dit le colonel, que notre brave Iribarne, grâce à vous, Elie, est rétabli : ce tapage l'aurait énervé!

— C'est étrange, remarqua Constance, comme pour des oreilles habituées au silence de tels bruits semblent discordants. Je me réjouis que Pierre et Adrienne n'assistent pas à ce grossier spectacle : le musée du Prado, l'Alhambra sont de plus hautes merveilles.

— Ne soyons pas trop sévères pour les divertissements du peuple, plaida Laugère. Ce n'est pas sa faute si l'alcool est actuellement son plus grand idéal.

— La moitié de ces gens, dit le colonel, seront ivres ce soir. Quelle responsabilité pour un Parlement qui se refuse à légiférer contre un fléau semblable! Et ce petit pays est encore un des plus sobres de France : jugez du reste !

Le crépuscule n'amena point la fraîcheur coutumière; il semblait au contraire que la voûte du ciel s'abaissât pour écraser la terre et l'eau ; l'obscurité descendit sans transition, et il n'y eut point ce coucher de soleil rouge

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