CINQUIEME PARTIE
qui, chacun des derniers soirs, enflammait les bois sur un ciel de braise et des nuages de suie. Des éclairs de chaleur fulguraient sur le lac, sans qu'on entendît encore le tonnerre. Des lanternes vénitiennes s'allumèrent le long du promenoir, des cordons de couleur silhouettèrent la structure des hôtels ; tous deux avaient rivalisé : ï Hôtel du Lac s'encadrait par moments de feux de hengale verts, le Grand Hôtel répondait par une surprise, des enseignes lumineuses montrant tour à tour les différents aspects d'Osques. La musique obstinée des chevaux de bois reprit, et tout à coup, entre les barques pavoisées de lumières qui commençaient à se croiser sur l'étang, le feu d'artiflce lança ses fusées craquetantes, les roues d'étincelles de ses soleils, les gerbes de ses fontaines incandescentes; les chandelles romaines éclatèrent en pluie d'étoiles.
— Si ce n'était pas sur « notre " lac, dit Laugère, noue ne trouverions point cela si laid, après tout.
— Nos nuits de clair de lune ne sont-elles pas bien plus belles? demanda Constance.
Mathieu Bréchart et Maraval convaincus approuvèrent; ils voyaient là une sorte de pollution brutale, le viol d'un paysage jadis inaccessible et que foulaient aux pieds les Barbares.
Un coup de tonnerre monstrueux retentit, comme si le ciel se déchirait ; dans des palpitements se succédèrent des éclairs sulfureux ou violàtres ; un frisson courut, comme l'aura d'une épilepsie géante, et la tempête se déchaîna avec la violence du cyclone, renversant les boutiques de toile, éteignant les girandoles. Le cirque de chevaux de bois s'arrêta comme figé sur place, les barques lumineuses de l'étang, devenues obscures, faillirent chavirer ; on entendit le craquement de pins déracinés et des fracas de tuiles qui dégringolaient. Soudain
ce fut la pluie, à jets durs, à coups de pierres liquides, qui s'abattit en grêle d'assommoir sur la foule dispersée et éperdue. On vit des pkares d'autos fuir en panique, mêlant leur clameur stridente au mugissement fou de l'ouragan.
— La nature se venge, dit Constance Sabattet.
Une nuit épique commença où les éléments furieux semblaient vouloir se précipiter et se broyer les uns contre les autres; la foudre tombait en zigzags aveuglants; le vent hurlait, hululait, beuglait, bêlait, aboyait, bramait, rugissait comme une ménagerie de monstres; la rumeur de l'Océan soulevé grossissait ce charivari tumultueux d'une basse sourde et sombre, qui faisait battre le cœur d'une sorte de terreur sacrée.
— On dirait la fin du monde... dit Laugère.
Vers minuit, une sorte d'accalmie se fit et on se décida à se séparer. Demain on inspecterait les dégâts . des bris cristallins avaient révélé l'émiettement des serres; on apercevait, à la lueur des éclairs, un pin centenaire couché en travers de la pelouse; par moments la Maison-Blanche, close de tous ses volets, semblait traversée de souffles et pleine de voix sauvages ; elles jaillissaient des cheminées, par le trou des serrures et sous les portes ; elles évoquaient des râles d'agonie, des incantations de sorcières, des plaintes d'enfants égorgés, tous les cris d'orfraies, de mouettes et de goélands. Personne ne put dormir, il semblait que les gonds allaient se desceller et la toiture s'envoler; une lucarne au grenier s'ouvrit et une trombe d'eau se déversa dans l'escalier : Dorothée et Bréchart eurent grand'peine à refermer le battant. Un volet désarticulé se mit alors à frapper le mur comme un marteau-pilon. Les éclairs affreux ne cessaient pas ; ils dévoilaient un lac noir et chaotique, soulevé de vagues énormes à crête phosphorescente ; les