PREMIÈRE PARTIE 3T
pées autour du Phalanstère, ne sauraient obéir à des formules objectives aussi simples et d'ailleurs inadaptées à la complexité inûoie de l'évoluliou moderne... «
11 s'arrêta pour prendre dans une bonbonnière une pastille de réglisse; il craignait de s'être enrhumé pendant son voyage à Paris. Il revit les courses multiples, presque toutes de charité, dans des coins fétides et au long d'escaliers noirs, recensa les commissions dont chacun l'avait chargé et dont il s'était acquitté scrupuleusement, sans oublier les présents qu'ils faisaient pour le jour de l'An à Mme Sabattet. Pour sa part, il lui destinait une délicieuse boîte en cuir gaufré contenant, sur un écrin de velours, des ciseaux, dé, poinçon en or et, dans un compartiment intérieur, des aiguilles anglaises et des soies multicolores.
Guy Laugère revoyait sur les quais les casiers des bouquinistes, jadis ses délices, et le jour gris et sale qu'il faisait lorsqu'il était allé voir un de ses vieux amis, bibliothécaire à la Mazarine. Il avait déjeuné chez un mastroquet du boulevard Saint-Michel à dix sous la portion; car ce rafGné, qui acceptait les attentions de Constance Sabattet et les soins de Dorothée et de Françoise, eût cru manquer de délicatesse en s'offrant un repas fin dans un restaurant de luxe.
11 avait tenu à passer rue de l'Université devant l'ancienne maison où il avait vécu avec le président et le docteur, sous le toit de leur amie. Il avait aussi voulu revoir le jardin du Luxembourg et la Sorbonne, d'où un acte du pouvoir, qu'il jugeait inique, l'avait, pendant r a Affaire " , porté à descendre de sa chaire d' « Histoire des origines des droits civiques» . Sa pensée revit la France tumultueuse d'alors, les fureurs soulevées, deux conceptions du juste et de l'injuste aux prises et, devant l'apaisement enfin tombé et les cendres refroidies de ce
brasier d'idées, il resta songeur, sans regrets personnels, mais avec la profonde mélancolie que laisse le spectacle des grands délires humains.
Il se leva et, s'approchant du bow-window, souleva la fenêtre à guillotine; l'air vif fit palpiter le rideau de tulle. Il s'absorba dans la contemplation du paysage. A ses pieds, le sable de l'allée serpentait autour d'une large pelouse bordée de camélias; puis s'épaississait le feuillage d'absinthe des mimosas et, par trouées, l'argent du lac brillait sous le ciel pâle. Il aspira lui aussi, comme avait fait Bréchart, comme avait fait Maraval, l'air chargé d'ozone et de sel marin, et avec la sérénité d'une àme haute qui a trouvé le havre de grâce, le refuge après les orages de la vie, il murmura :
— Solitudo, /orlitudo !. . .
Puis il se remit à écrire jusqu'au premier coup de la cloche du déjeuner.
Aucun des vieux amis de Mme Sabattet ne se fût permis de s'asseoir à sa table dans une tenue moins soignée qu'à Paris; et elle-même, souffrante ou non, donnait l'exemple de cette correction, qui est une des formes les plus seyantes du respect des autres et de soimême.
Aussi rien qui rappelât les négligés matinaux de ces messieurs : le colonel avait endossé un complet de drap bleu usé, mais fort propre, que décorait à la boutonnière une immuable rosette de la Légion d'honneur en corail. Le docteur était en noir, et Guy Laugère portait un vêtement de cheviotte gris foncé, col rabattu et