‹ Sous les pins tranquillesChapitre 131 sur 132 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

cimes des hauts arbres se tordaient dans une houle frénétique; de temps en temps un fracas prolongé annonçait l'écroulement d'un pin ou la chute en éclats d'un chêne-liège convulsé.

Le colonel se rencontra dans le couloir avec Laugère :

— Pourvu, dit celui-ci, que notre amie ne souffre pas trop d'une pareille nuit.

— Dorothée la veille, dit Bréchart, je m Inquiète plutôt d'Elie : il ne semblait pas bien aujourd'hui.

— Frappons à sa porte, dit Laugère.

On ne répondit pas, ils cognèrent plus fort; sans doute la clameur du vent et de la mer, le fracas bruyant des cimes, empêchaient Maraval de les entendre. Peutêtre aussi avait-il fini par s'assoupir.

— Entrons doucement, dit Laugère.

La chambre était éclairée par une lampe dont des souffles faisaient vaciller la flamme : Maraval tout habillé était assis dans son grand fauteuil de travail, face à la porte; ses bras se crispaient aux accoudoirs, sa tète renversée en arrière ne bougeait point : il semblait les regarder. La majesté de ses traits s'imprégnait de souffrance, et cependant cette souffrance empruntait au recueillement de la pièce et à l'immobilité du corps quelque chose d'auguste.

Laugère s'écria :

— Élie!

Bréchart tàta les mains, puis le front :

— C'est le froid de la mort, dit-il.

— Ce n'est... pas... possible, bégaya Laugère.

— Notre ami n'est plus, affirma Bréchart. L'angine de poitrine avait foudroyé Maraval : il l'avait

sentie venir, il n'avait pas cherché à lui échapper, il savait qu'elle devait le vaincre; la torture brève des

suprêmes affres n'avait pas terrifié sa lucidité; sous ce masque de chair tourmentée, le vrai, le bon, le pur Maraval était entré avec une résignation stoïque dans la sérénité de l'immuable repos.

Bréch art joignit les mains :

— Mort sans confession... 0 Dieu de miséricorde, faites grâce à son erreur et frappez-moi, s'il le faut, à sa place !

L'accent de son ami, son cri presque sublime transfigurèrent Laugère; il eut la révélation soudaine et terrible, ses yeux mortels se dessillèrent : il reçut la foi comme si son cœur s'entr'ouvrait.

— Je prierai avec vous, dit-il d'une voix tremblante, et il s'agenouilla à côté de Mathieu...

La tempête prit fin brusquement, une aube blême allait naître : Constance Sabattet qui avait passé des heures d'angoisse, malgré les ventouses et les aspirations d'éther, voulut sortir de son lit pour contempler les ravages du jardin et de la forêt; Dorothée qui ne l'avait pas quittée poussa les volets. Elles continrent un faible cri et restèrent médusées, croyant devenir folles : l'étang Bleu avait disparu, soudain tari. On ne voyait plus qu'un grand lit de sable et de vase; seul, un filet d'eau courante ondulait dans une dépression ; des poissons morts gisaient çà et là, une barque noire enlisée avait l'air d'un noyé. Un jour d'apocalypse blafard éclaira les villas dévastées : au nord on apercevait des bicoques écroulées et réduites en gravats; la toiture de tuiles de l'hôtel Soubeyre avait glissé en cascade ; partout des débris et des épaves.

— L'étang Bleu... murmura Constance suffoquée et si pâle que Doro courut prendre le flacon d'éther, craignant de la voii- mourii- de saisissement.

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