PREMIÈRE PARTIE
régate mordorée; il ne mettait plus son ruban rouge depuis 1899.
Mme Sabattet, au centre de la table ronde, l'avait placé une fois pour toutes à sa gauche; à sa droite le colonel; en face, Elie Maraval, flanqué de Dorothée de Kervo; mais celle-ci, sans qu'on pût l'en empêcher, se levait constamment pour aider Françoise, qui se taisait vieille.
Servant depuis vingt-cinq ans une maîtresse dont elle avait connu les joies et les peines, et qu'elle vénérait avec une fldélité parfois grondeuse, Françoise montrait un de ces visages sans âge, en proue de bateau ou en tête de poisson qu'ont les femmes de Hollande sur les vieux portraits : visages figés par le recueillement des mêmes idées, comme leurs gestes sont réglés par le rythme des mêmes habitudes. Elle avait aussi une science de cuisine digne des grands maitres-queux et 6es goûts de propreté méticuleuse qui font étinceler les vitres, reluire les cuivres et les armoires. Elle était la ponctualité, l'ordre et l'économie incarnés. Sa cuisine, nette comme un salon, présentait son fourneau noir éclatant, ses bassines de cuivre rouge semblables à des soleils d'hiver, les tailles décroissantes des pots d'épices, des boîtes à sel et à poivre, les étagères crénelées où se suspendaient les louches, écumoires, cuillers à ragoût et à crème. Une longue horloge à balancier, dressant son coffre vitré, sonnait l'heure; vis-à-vis, une bassinoire ajourée en croissants flamboyait. Françoise confectionnait les plats simples avec le même soin que les plus compliqués, et déplorait seulement qu'on ne mît pas plus souvent sa maîtrise à l'épreuve.
Pour ce samedi, elle avait servi de petits soufflés au fromage, du poulet rôti accompagné de pommes de terre sautées, une salade de mâche et une tarte à la
confiture. Le colonel, qui ne mangeait plus de viande sans qu'on sût si c'était par mortification ou par goût, s'était contenté de deux sardines à l'huile et de légumes; Guy Laugère, au régime, avait vu son menu corsé de nouilles. Seul avec Maraval, il buvait un peu de vin.
Le café, servi sans liqueurs dans la véranda, et bientôt après enlevé par Dorothée, ces « messieurs » , qui s'abstenaient de fumer, car l'odeur du tabac était pénible à Mme Sabattet, se disposèrent, assis non loin d'elle, à écouter les communications de Guy Laugère, au sujet de son voyage à Paris.
Qui les eût vus ainsi groupés, Mme Sabattet dans une vieille bergère Louis XV, Dorothée revenue se blottir contre elle sur un tabouret de tapisserie, Bréchart sur une chaise, Maraval et Laugère en des fauteuils cannés, tous avec des visages expressivement modelés par les épreuves et animés d'une sérénité intérieure, eût pu songer aux héros d'un des plus curieux romans de Balzac, cet Envers de la société contemporaine, où, autour de l'angélique Mme de La Chanterie, quelques " retirés » de la vie, hommes de noble valeur morale, sont rassemblés par une pieuse charité qui leur permet, avec leurs ressources et les fonds qu'on leur confie, de répandre sur des misères cachées leur protection anonyme.
Aucun des hôtes de la Maison-Blanche ne songeait à s'inspirer de ce romanesque récit, un des moins connus, d'ailleurs, du peintre de la Comédie humaine; à peine un ou deux d'entre eux s'en souvenait-il; on les eût bien surpris en leur disant que le grand divinateur d'une société vivante, avec son organisme, ses mœurs et ses dessous mystérieux, avait, par son inventif génie, proposé d'imaginaires modèles à leurs existences associées.
Leur œuvre, au surplus, n'avait point l'envergure de celle où figurent, autour de Mme de La Chanterie et de
sa Odèle Manon, M. Nicolas, M. Joseph, le bon M. Alain et le jeune Godetroy.
Sans doute l'affection spirituelle qui les liait était aussi intense que celle qui rapproche les personnages du roman, mais outre qu'ils n'obéissaient pas tous au même impératif religieux, bien qu'un incrédule comme Maraval, un vague déiste comme Laugère, une positiviste comme Constance Sabattet pratiquassent la morale la plus élevée, ils ne disposaient pas non plus de moyens d'action aussi puissants ; le bien qu'ils faisaient n'en était pas moins considérable. Chacun, en effet, ne réservait pour sa pension d'entretien et ses besoins personnels que le strict nécessaire, et consacrait le surplus aux dépenses charitables. Le colonel Bréchart se privait de tout pour grossir son modeste apport, Mme Sabattet, Guy Laugère possédaient une certaine fortune, et Maraval avait pu disposer d'un héritage inattendu.
Deux fois par an, l'un d'eux se rendait à Paris surveiller chez le notaire l'emploi du capital commun, pourvoyait aux charges anciennes et nouvelles assumées dans leur œuvre collective ou par leur bienfaisance privée. Ils aidaient à vivre une vingtaine de familles dignes d'intérêt, subvenaient en partie à l'entretien d'un refuge de vieillards à Montrouge, contribuaient à une des fondations de Mme Becquet de Vienne en faveur des filles-mères.
Guy Laugère, un cahier de notes à la main, rendait ses comptes, en tournant tantôt vers l'un tantôt vers l'autre de ses deux amis, et le plus souvent vers Constance Sabattet, son regard aigu, derrière le lorgnon à monture d'or qui, hors de son cabinet, remplaçait ses lunettes de travail.
L'expression des visages tendus vers le sien était éloquente. Un observateur invisible n'y aurait point lu
cette satisfaction un peu béate qui trop souvent, dans les sociétés de philanthropie, est une des formes de la vanité, mais l'attention pensive et plutôt attristée de gens qui ont l'expérience de la douleur et connaissent la misère pour l'avoir explorée chez les vrais pauvres : ceux qui se cachent pour souffrir.
Guy Laugère annonçait des vides : ici et là, la mort avait emporté les enfants trop faibles et les vieux déracinés par la maladie; il énumérait les retours au vice et à l'alcool, presque aussi meurtriers. Il précisait grâce à quel concours tel pauvre être, auquel ils s'intéressaient, avait été sauvé; car leur œuvre se ramifiait avec d'autres plus importantes ou plus riches et en dehors de toute étroitesse de religion ou de morale.
Dans les Basses-Landes même, ils entretenaient d'aussi bons rapports avec l'évêque d'Aire qu'avec le préfet de Mont-de-Marsan; mais leurs préférences allaient aux investigations personnelles, aux bienfaits accomplis hors de toute recommandation officielle, car ils se défiaient de tout ce que l'esprit de parti, même bien inspiré, ou les influences locales pouvaient mêler d'étranger à leur charité.
Les conclusions de Guy Laugère étaient plutôt optimistes. Les faits justifiaient d'ailleurs cette façon de voir qui tenait à son caractère enthousiaste. 11 déclara, après qu'on eut discuté et approuvé les décisions à prendre :
— Nous avons laissé en suspens, avant mon voyage, la question de nos voisins de l'autre côté du lac : les Soubeyre. Ce sont en somme de braves gens et nous n'avons eu jusqu'à présent qu'à nous louer de leur obligeance; pourquoi ne les tirerions-nous pas d'embarras? Je sais que le mari voudrait agrandir sa maison.
— Pour la transformer en auberge et y attirer des