‹ Sous les pins tranquillesChapitre 16 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

bwveurs, objecta Bréchart d'un ton peu encourageant.

— Oh! fit Laugère en souriant, l'alcoolisme n'est pas redoutable dans ce pays-ci : les travaux en plein air, les longues marches remettent vite d'aplomb les résiniers éméchês; ce n'est pas un petit verre par-ci par-là qui peut faire grand mal.

— Mais l'exemple des pêcheurs d'Ysclet, hasarda Maraval à son tour, ne donne-t-il pas à réfléchir?

Ysclet-Plage, bâti vingt-deux kilomètres plus bas, à l'embouchure du courant d'Osques, voyait se développer depuis une dizaine d'années une station de petits baigneurs de Bordeaux, de Pau et de Toulouse, un grouillement de familles vulgaires et d'enfants tapageurs, à l'abri des affreux chalets multipliés par le grand entrepreneur de Biarritz : Soubrac. Ysclet-Plage s'alimentait au Vieux-Ysclet qui, autrefois prospère et peuplé, mais bien (ombé depuis, devait à cette proximité un renouveau de vie : des fournisseurs, un médecin, un pharmacien ; on y avait même construit pour les parties de pelote basque un fronton, qui servait de casino l'été.

— Evidemment, concéda Laugère, les pêcheurs d'Ysclet...

C'était une race à part, hargneuse et fourbe, dégénérée par l'habitude de s'unir entre eux et que la paresse et l'alcool abrutissaient. Pêcheuses de crabes et de crevettes, les femmes en pantalons rouges, effrontées sous leurs cheveux de chanvre coupés court, ressemblaient à de mauvais garçons ; les hommes, au contraire, glabres sous des cheveux longs, avaient l'air de robustes sorcières. Ils étaient, mâles et femelles, le scandale pittoresque du pays. Un grand diable anguleux, appelé Rodko, homme d'amour et de querelles au couteau, était leur chef.

Ils ne prenaient la mer que quand la faim et surtout

la soif les chassaient de la promiscuité de leurs taudis, un campement de planches comme eu ont les bohémiens, entre le bourg et la plage. Ils revenaient sur leurs barques vermoulues avec des paniers lourds de poissons, qu'ils vendaient à la criée : de quoi bâfrer et se soûler pendant quinze jours. Toutes les tentatives pour les arracher à leurs vices avaient échoué jusqu'à présent.

— Mais, continua Laugère, ces pêcheurs, à tous les sens du mot, sont des anormaux, et leur existence de mer est très pénible. C'est leur excuse!... Peut-être n'a-t-on pas su leur rendre le travail facile et agréable. Je vous soumettrai mes idées à ce propos; nous pourrions peut-être les tirer de leur déchéance.

Le colonel, d'une moue de travers, Maraval d'un air étonné, trahirent leur scepticisme; Mme Sabattet, que n'avait pas lassée l'ingratitude des ménages auxquels elle avait porté secours, déclara, généreuse .

— Certes, il faut essayer encore... Mais liquidons les Soubeyre. Ils sont fiers et, comme la plupart des gens de ce pays, peu quémandeurs. L'emprunt qu'ils veulent faire les exposera, s'ils ne peuvent rembourser, à de grands tracas. Pourquoi ne leur prêterions-nous pas l'argent dont ils ont besoin?

— Mlle de Kervo a quelque chose à dire, fit avec bonté Maraval.

Dorothée ne prenait jamais part à ces délibérations que lorsqu'elle y était conviée avec insistance.

— Je pensais, dit-elle avec confusion, que l'on pourrait, par mesure de précaution, traiter directement avec l'entrepreneur et régler les devis.

— Cette défiance les humilierait, dit Mme Sabattet, faisons tout ou rien. Ne devrions-nous pas les décider aussi à élever leur fille dans un pensionnat-ouvroir, où nous payerions son éducation et son apprentissage? Cette

PREMIÈHE PARTIE 39

enfant, livrée à elle-même, tourne à la petite sauvagesse.

— Passe pour un métier, dit Bréchart, car l'instruction ne sert guère au peuple, sinon à le rendre orgueilleux d'un savoir mal digéré, et à lui donner, avec des besoins factices, des sentiments de haine envers quiconque est au-dessus de lui.

C'était là une des idées générales les plus discutées entre lui et Laugère. Celui-ci prit feu :

— Et le progrès, mon cher Mathieu?

— Je n'y crois pas, dit le colonel. L'homme, sous un vernis de science et d'amélioration matérielle, ne change guère.

— Permettez ! fit Laugère.

Mme Sabattet leva la main, sa main d'une perfection délicate, semblable à un pâle ivoire sous le lacis des veines bleuâtres :

— Que décidons-nous pour les Soubeyre?

— Je conseille le prêt, dit Laugère.

— Moi aussi, dit Maraval; après tout, ils nous reiident mille petits services,

— 11§ n'y ont rien perdu, dit le colonel, et je ne suis pas sûr que nous agissions pour leur bonheur. Je crois même le contraire. Honorine Soubeyre, en outre, m'inspire une confiance limitée; mais je me rallie à votre projet puisque je suis seul de mon avis.

C'était une règle pour eux de céder à la majorité ; ils mettaient leur point d'honneur dans cette solidarité, s'interdisant de récriminer si l'on s'était trompé, ce qui arrivait fatalement quelquefois.

— Et pour l'éducation de la petite Martine?

— Tâchez de fîecider ses parents, chère amie ; vous êtes la plus qualifiée pour cela; et Laugère ajouta :

— Maintenant, je dois appeler votre attention sur un entretien que j'ai eu avec le ministre de l'Intérieur qui,

VOUS le savez, est sénateur des Basses-Landes. J'avais à l'entretenir du refuge de Montrouge. Despeyron connaît notre étang Bleu; il m'a parlé d'un double projet auquel il s'intéresse et qui a pour nous une grande importance. L'Etat songerait à longer la grande ligne existante par une ligne Arcachon-Biarritz, qui suivrait le littoral et faciliterait l'exploitation et le transit des bois en vrac ou débités. Cette ligne, qu'elle passe d'un côté ou de l'autre du lac, troublera notre tranquillité, mais triplera la production et les ressources du pays. De plus, un groupe de capitalistes et de sportifs voudrait doubler cette ligne d'une piste macadamisée qui serait la grande voie automobile du Sud-Ouest.

— Adieu notre calme, en ce cas ! dit Maraval.

— Quoi ! protesta Constance Sabattet, notre retraite de silence et de solitude, tout ce qui nous fait la vie si douce, disparaîtrait?

— Nous sommes menacés, dit Guy Laugère, d'autant plus que Destribats, notre entrepreneur, est le rival et l'ennemi acbarné de Soubrac, le galfàtre à qui l'on doit les hideuses taupinières et les baraques en torchis d'Ysclet. Il rêve de faire de l'étang Bleu un centre d'excursion et de construire sur ses bords une station balnéaire et familiale.

— Quelle horreur! s'exclama Mme Sabattet.

— Ne vous effrayez pas trop vite, dit Guy Laugère, les idées naissent et les ministres passent; eu France, il n'y a que le provisoire qui dure. Despeyron, aujourd'hui ministre, sera par terre demain. Les inimitiés politiques qu'il s'est attirées l'empêcheront peut-être de ressaisir le pouvoir. Je vous prédis encore «ne dizaine d'années au moins de tranquillité. Destribats ne se lancera, pour construire, que si la voie ferrée et la piste automobile créent un va-et-vient de voyageurs. Et puis,

cela n'ira pas tout seul. Bien des communes particularistes s'opposeront à ces grands travaux. Il ajouta :

— Ce n'est pas que je me refuse à concevoir les progrès lucratifs et artistiques réalisés par un semblable plan. Ce pays se transformerait...

— Pour sa ruine morale, dit Bréchart ; la civilisation ou ce qu'on appelle de ce nom, dès qu'elle pénètre dans les endroits neufs, est toujours suivie d'un cortège de dégradations et de ruines; quelques-uns s'enrichissent; le plus grand nombre voit s'abaisser sa moralité et s'obnubiler sa conscience. Cet admirable paysage sera gâté par un défllé d'imbéciles et de petites dames sans mœurs ; on construira des hôtels en carton et des bicoques horribles comme à Ysclet-Plage.

— Non, dit Laugère, Destribats a du goût, il nous l'a prouvé en bâtissant cette maison. Et les sociétaires de la piste automobile garderaient la haute main sur lui. Notre côte de Gascogne est presque inconnue; on pourrait admirer ses pinèdes et ses lacs. Je vous assure que Despeyron est convaincu, l'animal, quand il s'emballe là-dessus! Je me suis même demandé si ces idées lui sont absolument personnelles et si elles ne refléteraient pas les projets ambitieux de son chef du secrétariat particulier, Pierre Esbros, garçon très intelligent si j'en juge par la conversation que j'ai eue avec lui, en attendant de pouvoir parler à son ministre.

— Pierre Esbros, mais?... fit Mme Sabattet.

— Oui, le fils du fermier dont la mort nous a permis d'acheter ce domaine... Vous savez tout ce qu'on a raconté autrefois sur ce jeune homme?... Pierre Esbros, j'en ai eu l'impression nette, traduit à moins qu'il ne la souffle la pensée de Despeyron. Certes, dans une transformation semblable, nous serions sacrifiés, mais notre

devise n'est-elle pas toute d'altruisme? D'ailleurs nous bénéficierions de certaines commodités : l'installation de l'électricité, la main-d'œuvre moins rare et à meilleur marché. Nous aurions été les premiers colons d'une cité improvisée comme en Amérique.

— Mon pauvre Laugère, dit Constance Sabattet, vous ne nous convertirez pas. Nos vieilles lampes à pétrole nous éclairent bien assez. Nous suffisons à presque tous nos besoins ; et à quoi nous servirait-il d'avoir à notre porte une gare, une poste et des poteaux avec leurs lampes à arc?

— Et surtout des cabarets ! grommela Bréchart.

— Dussions-nous sembler égoïstes, fit Maraval, je déplorerais comme un malheur cette éventualité.

— Autant dire qu'il nous faudrait chercher à vivre ailleurs, dit Mme Sabattet.

— Nous n'avons rien à craindre avant longtemps, je vous l'affirme, répéta Laugère. Sans doute avez-vous raison; nous sommes si heureux ainsi que nous ne pourrions l'être davantage. Néanmoins, on peut envisager l'avenir. Evaluez avec moi l'opération fructueuse que nous pouvons faire, ainsi avertis, en achetant à la commune, qui s'y prêterait, tous les terrains possibles autour de la Maison-Blanche et le long du lac.

— Pourquoi faire? demanda le colonel

— Pour les revendre, mon cher ami, le moment venu, avec un bénéfice dont nos œuvres de bienfaisance profiteront.

M. Bréchart fronça le sourcil .

— L'intention est louable; mais, excusez ma franchise, le moyen me choque. Nous ne sommes pas, nous ne devons pas être des gens d'affaires ni des spéculateurs.

— Je pense comme vous, Bréchart, dit Mme Sabattet.

— Si nous ne le faisons pas, rétorqua Laugère, d'autres le feront.

Page 1