‹ Sous les pins tranquillesChapitre 17 sur 132 · PREMIÈRE PARTIE u · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE u

— Nous ne sommes pas les autres, mais « nous » , répliqua le colonel.

— C'est aussi mon avis, fit Maraval, que le regard de Constance Sabattet invitait à parler; toutefois, ne pourrions-nous agrandir notre propriété actuelle pour l'isoler, à tout le moins, contre l'envahissement futur?

— Des propriétaires avisés pourraient penser de la sorte, dit Bréchart, mais nous, qui nous efforçons de nous détacher de ces vanités et du bien-être superflu, quel besoin avons-nous de devenir des marquis de Carabas? D'ailleurs, voyez la paix incomparable de ce paysage. J'espère qu'elle ne sera pas troublée de sitôt. L'argent que nous immobiliserions là immédiatement serait autant de moins pour nos pauvres.

— Bien! dit Laugère, assez noble pour ne montrer aucune trace de dépit. Du moment que vous faites appel à ces raisons-là...

— Nous nous y rallions tous, dit Constance Sabattet. N'est-ce pas, Doro?

— Oh! moi, dit la vieille fille, ce que vous voulez et ce que veulent « ces messieurs » , c'est toujours pour moi la vérité.

Françoise entra sans frapper :

— Les Iribarne viennent d'arriver à pied, ils se reposent et mangent un morceau dans la cuisine.

Une demi-heure après, Pierre et Gratiane se présentaient devant Mme Sabattet. Par une attention qui la toucha, ils tenaient dans leurs mains, lui, une grande

Ai SODS LES PINS TRA^QUILLES

boîte de pralines girondines, friandises renommées de Bordeaux; elle, une belle gerbe de roses, du plus grand magasin de fleurs du cours de l'Intendance. Endimanchés dans leurs habits noirs qu'ils portaient avec la dignité naturelle aux Basques, ils répondaient tour à tour sans hâte à ses questions bienveillantes.

Pierre montrait une figure rasée, énergique, nez busqué et menton fort qui, en vieillissant, se rapprochaient déjà en casse-noisette; Gratiane paraissait encore jolie sous sa coiffe, malgré la couche de hàle qui recouvrait son visage sillonné de deux rides le long de la bouche.

— Enfin, vous avez fait bon voyage?

— Très bon, madame, merci.

— Vous n'êtes pas trop fatigués?

— Mais non, madame, merci.

Elle comprit à leurs airs fermés, en dépit du sourire, qu'il ne leur convenait pas d'en dire plus en ce moment, et n'insista pas ; ils inclinaient la tête et allaient reprendre avec leurs habits de travail leur service : Pierre sur Maroc, en couverte et bridon, l'emmena trotter sous les pins; Gratiane, relevant la corne de son tablier rempli de grains, vaquait au poulailler avant de s'occuper des vaches. La Maison-Blanche reprenait, grâce à eux, sa vie ménagère habituelle.

it Etranges natures, si simples et si compliquées, songeait Constance Sabattet un peu plus tard, en les voyant, par la fenêtre de la lingerie, aller et venir, sérieux, à pas réguliers, plies aux rythmes de leurs habitudes, tout comme si un grand événement ne venait pas de traverser leur horizon. Ils ont cependant su comment le frère de Pierre était mort, ils ont eu des détails sur son foyer, ils ont réglé avec le notaire les formalités de la succession et donné les signatures

nécessaires; et l'on dirait à leur calme taciturne qu'ils n'ont pas quitté cette maison, et que rien ne leur est arrivé de malheureux ou d'heureux. »

Elle douta presque de les conserver à son service; sans doute ils n'avaient pas voulu lui annoncer de prime abord leur intention de quitter ces lieux où ils lui avaient dû une saine tranquillité. Et après tout, ce serait leur droit d'arranger autrement leur existence.

Cette idée la peinait : le bien qu'elle leur avait fait les lui avait rendus chers, et elle associait dans sa pensée ces obscurs partisans à la « Colonie » dont elle était l'àme et à l'harmonie de laquelle ils collaboraient, par leur effort quotidien.

Dorothée, qui pliait des piles de serviettes, lui dit :

— Quand un Basque a pris sa résolution, il la porte gravée sur son visage aussi dur qu'une pierre. Ou je me trompe, ou Pierre et Gratiane ont leur idée arrêtée.

— Ils partiront, dit Mme Sabattet.

-- J'en doute, répondit Dorothée.

A de vagues signes et que cependant il démêlait bien, le colonel avait saisi sur les traits de Pierre les traces d'une profonde lutte de conscience. 11 ne doutait pas que, pour cette âme passionnée et qu'emmurait un silence têtu, le feu ne se fût réveillé sous les cendres froides. Il avait soupçonné, avec cette clairvoyance particulière à certains esprits religieux, que le renoncement de Pierre ne s'était pas, depuis ces dernières années, imposé sans révolte à ce tempérament violent qui avait counu, à travers les épreuves de la misère et du désespoir, bien des malsaines ivresses.

Mais Bréchart pensait aussi que ce drame intérieur avait pris fin et, sans qu'il eût su dire pourquoi, il espérait.

Pourtant, avec une involontaire appréhension, il vit

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l'homme s'approcher de lui, après sou service d'écurie, porter militairement la main à son béret, et dire :

— Mon colonel, j'aurai à vous parler, si vous le voulez bien.

— Viens dans ma chambre après ton dîner.

Quand Iribarne, frappant légèrement à la porte, fui entré dans la cellule blanche et nue où ses regards d'instinct allèrent au grand Christ mural, puis se fixèrent bien clairs sur son ancien chef, M. Brcchart eut soudain l'intuition qu'il allait voir cette àme obscure se délivrer des dernières parcelles de sa gangue.

— Assieds-toi, dit-il, en poussant une chaise devant Pierre. Mais celui-ci resta debout.

— Mon colonel, je suis venu pour vous dire que nous avons beaucoup réfléchi et que maintenant nous sommes décidés, moi et ma femme. D'abord, je me suis fait grand deuil de la mort de mon frère, je ne l'avais pas vu depuis bien longtemps. On s'aimait beaucoup. C'est sûr, je ne lui ai pas donné le maître exemple, et tout de même il avait gardé son affection pour moi. Enfant déjà, il m'adorait, Bernard; c'est moi qui ne voulais plus lui écrire, ayant honte de penser qu'il pouvait me renier et que je le méritais. J'ai toujours eu l'idée que s'il n'a pas voulu être soldat et s'il est allé chercher son pair dans les républiques d'Amérique, c'est parce qu'il souffrait de mes fautes et qu'il n'a pas voulu s'exposer aux mêmes risques ; car, nous autres Basques, nous avons la tête chaude et nous ne pardonnons pas volontiers les injures.

Bréchart écoutait, sans un mot ni un geste qui pussent gêner Iribarne dans cette émouvante confession d'homme à homme. Il se rappelait trop bien " le malheur » de celui-ci : sa dispute avec un adjudant Corse, la terreur du quartier, qui s'était mis à le brimer

et à le harceler dès que Pierre, pour s'être grise plusieurs fois, avait perdu son poste d'ordonnance et était rentré dans le rang. Sans ce gradé, excellent soldat, mais despotique et haineux, Iribarne, poussé à bout, n'eût jamais levé la main dans un geste de menace et eût évité le conseil de guerre et les compagnies de discipline. Le refus d'obéissance à un ordre justifié avait malheureusement été constaté devant tous. Le colonel n'avait pu le sauver; mais sa déposition mesurée demeurait, ainsi que sa bonté persistante, le seul souvenir consolant que le pauvre diable eût emporté dans sa géhenne, sous le soleil brûlant, à travers les travaux exténuants de ce demi-bagne et les terribles folies que le « cafard n vous met dans la tête : envies de fuite sous les balles des sentinelles, envies de meurtre contre les chefs, envies d'autres sortes et plus inavouables encore.

— Oui, reprit Iribarne, je suis la cause que mon frère n'a pas rempli son devoir de bon Français. Sans moi ! . . .

Il écarta les bras et les laissa retomber, impuissants : que faire contre l'irréparable et la mort? Bernard n'était plus qu'une chose sans nom dans la terre et rien ne pouvait faire que ce qui avait été n'eût pas eu lieu. Deux larmes vinrent à ses yeux et, chez cet homme qui ne pleurait et ne riait jamais, elles émurent M. Bréchart.

— Tu as réparé, Pierre; chacun expie ses fautes; tu le comprends à présent : c'est la seule chose qui importe.

— Oui, dit Iribarne, personne ne peut recommencer sa vie.

Il essuya ses larmes du revers de la main en détournant la tête.

— Pour ce qui est de l'argent, reprit-il, il est à

nous; le notaire me l'a expliqué, les papiers sont réguliers et il n'y a pas à contester là-dessus. Mais je pense que si je n'ai pas le droit, moi, de reprocher à mon frère d'avoir agi de la sorte, tout de même ça ne m'est pas possible de proQter de la fortune qu'il a gagnée en désertant et qu'il ne se serait jamais faite en restant un résinier ou un ouvrier, ou un cultivateur de chez nous.

— Cependant, dit Bréchart, ton frère a gagné cet argent honnêtement, m'as-tu dit, et à la sueur de son front.

— Ce n'est pas l'embarras, dit Iribarne après un silence où il cherchait à traduire exactement sa pensée; pour honnête, Bernard l'a toujours été; mais enfin, s'il ne s'était pas sauvé en Espagne et de là en Argentine la veille du jour où les gendarmes allaient venir le prendre pour l'emmener au régiment, il n'aurait pas réussi et ne se serait pas enrichi comme il l'a fait. Mon idée est faite, et Gratiane m'approuve, je ne veux pas toucher à cet argent-là.

— Et que comptes-tu en faire?

— 11 n'y a pas deux sortes d'emplois, dit Pierre. Mon frère a eu le tort de ne pas se marier et de ne pas faire bénir son union ; mais il a vécu maritalement avec Rosita C ombrés, et en a eu trois enfants. La mort l'a surpris avant qu'il ait pris des dispositions pour leur assurer du pain ; je leur ai écrit de revenir en France et je leur remettrai tout l'argent de mon frère.

— Cependant, dit le colonel pour le sonder, la loi ne t'y contraint pas; et tu pourrais d'ailleurs, en assurant leur sort, réserver pour ta vieillesse et celle de ta femme une part de cet héritage.

— Je ne détournerai rien, dit Iribarne avec fermeté, de ce qui, selon ma conscience, doit revenir à la veuve

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