PREMIERE PARTIE
et aux orphelins. Pourquoi est-ce que j'hériterais de mon frère? J'ai de bons bras et Gratiane aussi; nous sommes à votre service et nous sommes heureux de gagner notre pain auprès de vous; que nous faut-il de plus?
— Tu as sans doute bien pesé ta décision, Pierre?
— Oui, mon colonel, la chose est entendue.
— C'est bien, Pierre, ce que tu tais là.
— Je ne sais qu'une chose, dit Iribarne, c'est que nous voilà bien allégés, Gratiane et moi; et puis nous n'avions plus de famille, nous pourrons nous occuper de celle qui nous tombe du ciel; et s'il plait à Dieu, des 61s de mon frère, quand ils seront grands, je ferai des hommes.
— Donne-moi ta main, Pierre, tu es un brave. Iribarne rougit et brusquement prit congé; il n'avait
plus rien à dire et les louanges le mettaient mal à l'aise.
Constance Sabattet et ses amis étaient encore au salon quand le colonel y rentra et les mit au courant.
— Ah! s'écria-t-elle, nous n'avons donc pas perdu notre peine. Pierre et Gratiane témoignent noblement de la force du bien, et je n'aurais pas cru, je l'avoue et je m'en accuse, qu'ils donneraient la preuve d'une aussi belle régénération.
— Leur conduite, dit Maraval, est d'autant plus méritoire qu'ils n'ignorent pas que le jour peut venir où l'àge, les infirmités les empêcheront de gagner leur vie.
— C'est à nous d'y pourvoir, dit Laugère, et d'assurer leur vieillesse si nous disparaissons avant eux.
— Certes, dit Mme Sabattet avec feu, et nous les aiderons de notre mieux dans leur généreuse action visà-vis de cette femme désormais seule et de ces enfants à élever.
— Vous le voyez, dit Laugère, le bon grain lève presque toujours; ces Iribarne nous donnent une pure leçon de renoncement.
Par quel effort de conscience ces âmes simples en étaient arrivées là, Mme Sabattet, retirée dans sa chambre et ne parvenant pas à s'endormir, se le demandait. L'argent, pour des humbles, est tellement le signe de l'affranchissement! C'est de leur seule et libre volonté qu'ils continuaient à servir, comme une expiation continue ou une sagesse détachée supérieure.
Quelle délicatesse chez ce mari et celte femme qui préféraient leur pauvreté laborieuse à un bien-être jugé mal acquis, et qui entendaient rester fidèles à leur labeur comme Janus le chien de garde, comme Maroc entre les brancards tirant la voiture!
Quelle douceur de pouvoir les admirer, ces êtres jadis déchus, qui, s'étant rachetés, attestaient aujourd'hui leur valeur morale! Pourquoi de telles manifestations étaient-elles isolées et si rares? Pourquoi tant d'êtres, enlisés dans la botie, s'y complaisaient-ils, loin de chercher à en sortir?
Constance Sabattet revécut le drame pitoyable de sa vie : ses illusions de jeune fille, le chaleureux élan qui l'emportait vers la vie, ses bonnes volontés si riches de dévouement, et la navrante faillite qu'avait été son mariage. Son père, le marquis de Sabattet la Guyves, qui signait, en démocrate chrétien, simplement Thomas Sabattet, avait été un des esprits les plus généreux et les plus utopistes qu'eût éblouis, jusqu'à les rendre aveugles pour le reste de leur existence, l'aurore magnifique de 1848. Adversaire irréductible de l'Empire, son intégrité l'eût cependant fait ménager jusqu'au bout par ses pires adversaires, si la guerre en éclatant n'avait, dans son désastre, fait jaillir des cendres fumantes la Commune.