PREMIERE PARTIE
Thomas Sabattet se jeta dans cette aventure par patriotisme erroné autant que par idéologie pure. Élu membre du nouveau gouvernement, il n'accepta aucune fonction publique autre qu'une inspection générale des écoles, car il lui semblait essentiel de façonner de jeunes cerveaux selon les idées civiques et libertaires. Il ne prit part à aucun des excès de la Commune, dont certaines orgies crapuleuses et les incendies criminels le consternèrent; il compta, avec Varlin, Jourde, Benoît Malou et quelques autres, parmi les incorruptibles : il ne prit pas la fuite, et n'ayant pu, comme Delescluze, trouver la mort sur les barricades, il accepta son destin. Le président Thiers, qui l'estimait en exécrant ses théories, le sauva de la mort : Thomas Sabattet ne fut que déporté.
Il laissait dans une atroce misère sa femme et sa fille. Constance avait alors vingt-cinq ans; elle était d'une beauté émouvante et, sollicitée par plusieurs partis, n'en avait jusque-là agréé aucun. Elle et sa mère implorèrent en vain la faveur d'accompaguer le condamné à Nouméa et se résignèrent à passer en Suisse. Là, elles retrouvèrent l'aide de plusieurs proscrits qui avaient pu se soustraire à temps à la rigueur des conseils de guerre; elles se découvrirent même à Lausanne un cousinage lointain avec un Sabattet protestant, issu d'une branche cadette qui s'exila lors de la révocation de l'édit de Nantes.
Ce Sabattet, grand industriel, homme juste et sévère, se montra humain pour les deux femmes; et quand il eut apprécié leur dignité et leur courage, il les traita en parentes et les accueillit dans sa famille.
Mais Constance était résolue à gagner sa vie ; elle ne pouvait accepter pour elle-même, instruite et robuste, la dépendance à laquelle sa mère, de santé usée et la volonté affaiblie par de telles épreuves, se résignait vaille que vaille. Elle accepta de faire l'éducation de
deux jeunes Glles polonaises de famille noble, et s'expatria courageusement. Elle tenait de son père une foi tenace au progrès, à l'harmonie finale du monde; elle différait de lui par un affranchissement de tout esprit religieux, le goût des sciences exactes, et un sens pratique qui la défendait contre les enthousiasmes déréglés.
Cependant, chez la comtesse Olsonska, elle inspira un amour violent à un Parisien mûr et veuf, d'ailleurs séduisant et riche, neveu par son premier mariage de la vieille comtesse : le baron d'Auves, passionné d'inventions mécaniques, de musique, de chevaux, et, disait-on, un peu bizarre. Constance l'aima et consentit au mariage : son père venait de mourir, sa mère ne lui avait survécu que de six mois : elle restait seule au monde.
Le baron d'Auves personnifla pour elle l'enivrement des contes de fées. Il se montrait généreux jusqu'à la prodigalité. Il lui témoignait une adoration ardente. Elle eut une petite fille délicieuse que les convulsions emportèrent à deux ans. Quelle douleur, coïncidant avec le terrible réveil de ses illusions!... Son mari cachait, sous ces dehors trompeurs, une àme de joueur et de débauché. Trahie pour d'indignes rivales et vouée à tous les hauts et bas d'une vie de dissipation et de dettes. Constance connut les mille amertumes qu'un être fier peut éprouver au contact d'un autre être qui se dégrade. Ce fut, non progressivement, mais avec une rapidité de catastrophe, le martyre d'une àme noble, le lent assassinat d'une conscience aux prises avec le devoir et la révolte.
Henri d'Auves, qui s'était engoué d'elle par coup de tête, ne lui marquait plus, au bout de quelques années, qu'une dédaigneuse froideur; l'orgueil de Constance ne put s'en accommoder. Elle exigea une séparation légale et il s'y prêta, heureux de sa liberté qui lui permettait
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de suivre à travers le monde une cantatrice célèbre pour laquelle il faisait des folies.
A trente-cinq ans, presque veuve et sans enfants, Constance, qui avait repris le nom de son père, pour mieux se faire ignorer de ceux qui avaient connu la femme du baron d'Auves, se retrouvait, belle encore, sans appui dans la vie. Alors commençait sa troisième existence, celle qui, à travers Tascétisme, devait l'élever à la vie spirituelle la plus haute. Kéduite à gagner son pain, car le baron ne payait que d'intermittente façon la pension convenue. Constance Sabattet reprenait vaillamment son métier d'institutrice. Le hasard des circonstances la mettait en relations avec Guy Laiigère, qui, horriblement malheureux en ménage, s'éprenait d'elle avec une ferveur sans espoir; elle ne se considérait pas comme libre et respectait scrupuleusement le contrat dont son mari faisait si bon marché! Par Laugère, elle connut, en certains démêlés juridiques, M. de Saubusque; et sa protection de magistrat fa faisait placer à la tête d'une des œuvres de charité les plus importantes de la bourgeoisie. Elle trouvait là un poste d'honneur et l'emploi de ses facultés les plus actives et les plus fécondes. Ses économies, confiées à ces amis sûrs, qui par une délicate complicité s'entendaient sans qu'elle le soupçonnât à en tripler le capital, constituaient au bout de vingt ans une indépendance suffisante à ses besoins. Ainsi s'était écoulé le plus intense de sa vie de femme, sevrée de maternité, fermée à l'amour, et profondément accessible à l'amitié. Elie Maraval, qui eut à la soigner, était venu compléter, et peu après Bréchart, alors commandant, ce petit cercle d'élection.
Le baron d'Auves, de désordres en désordr^es, vieilli et ruiné, n'avait plus, fauché par la paralysie générale, qu'à s'éteindre dans un hospice; il n'y manqua pas.
Libre alors, Constance Sabattet, par éloignement du mariage, se refusait à l'offre que Guy Laugère, redevenu également libre, lui faisait de l'épouser. Du moins rassemblait-elle alors sous le même toit, dans le vaste et vieux logis de la rue de l'Université, ceux qui étaient ses soutiens de pensée, ses amis d'àme. La « Colonie » prenait là sa première organisation, consacrée de façon définitive par l'installation au bord de l'étang Bleu.
Mais Constance Sabattet ne s'était pas contentée d'avoir rempli ses devoirs vis-à-vis de son mari. Elle se dévouait encore à ses fautes, à ses erreurs et à ses pires cruautés envers elle. Il avait séduit et entretenu sur le tard une jeune femme; elle lui avait donné une fille qu'il se plut à oublier, bien qu'elle fût son vivant portrait. Mme Sabattet connaissait l'existence de cette enfant que sa mère à son tour avait abandonnée en nourrice, entraînée qu'elle était par une vie de plaisirs de plus en plus déréglée et ne se souciant pas d'une éducation à faire.
La seule protectrice de la petite Adrienne Curzal fut la femme au grand cœur qu'un sort injuste avait prématurément privée des joies à peine éprouvées de la maternité. Après avoir surveillé de loin les premières années de l'enfant, chez de braves gens à la campagne, elle avait, sur le désir de la mère qui s'en désintéressait de plus en plus, placé la petite Adrienne, lorsqu'elle avait eu six ans, au pensionnat des Sœurs du Saint-Voile, à Tours. Là, l'enfant, de santé fragile, avait grandi comnjp un lis pâle, dans l'atmosphère calme du couvent. Elle atteignait aujourd'hui quinze ans, ignorait le secret de sa naissance, n'avait presque jamais vu sa mère et attribuait les rares visites de Mme Sabattet à celles d'une parente lointaine.
Bien souvent Constance s'était préoccupée de l'avenir