‹ Sous les pins tranquillesChapitre 20 sur 132 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

de cette déshéritée, en qui elle revoyait avec une émotion douloureuse la ressemblance de l'homme qu'elle avait aimé, puis haï, enfin presque absous, et par qui elle avait tant souffert sans autre consolation que d'entourer de soins matériels discrets sa lamentable fin.

Celte nuit-là, son insomnie se prolongea jusqu'à l'aube. Elle avait du mal à exorciser certains souvenirs, même dans la grande paix de cette retraite. Elle qui versait aux autres la confiance et la sérénité, repassait alors par les agitations cuisantes du passé, de ce passé dont la hantise poursuit chaque être, et qu'on ne peut empêcher d'avoir été, et qui aurait dû être autre et qui n'a pu l'être, par des raisons obscures qui tiennent aux contresens des événements autant qu'à l'orientation des caractères : ce passé qui portait pour elle, comme pour tous, le morne visage de la fatalité.

Au matin, de bonne heure, le break conduit par Iribarne avait amené à Géglosse Mme Sabattet, Mlle de Kervo, le colonel Bréchart et la vieille Françoise. Elle et Gratiane alternaient chaque dimanche, l'une gardant le domaine avec Janus, tandis que l'autre assistait à la messe ; Guy Laugère et Elie Maraval avaient filé devant à bicyclette.

Par égard amical pour le colonel, Mme Sabattet et Mlle de Kervo, sans être régulièrement fidèles à la petite église, y suivaient de temps à autre le service divin. Aujourd'hui, tous s'étaient fait un devoir de ne pas se séparer devant l'humble autel, en mémoire de leur vieil ami disparu, le président de Saubusque, à la tombe de qui ils iraient ensuite porter des fleurs. Un long moment ils s'attardèrent dans l'enclos sombre et doux, si vert et si paisible que les pigeons familiers, en train de s'ébattre entre les tombes, ne s'enfuyaient pas à leur approche.

Après avoir contemplé avec émotion la simple dalle sous laquelle reposait le président, après avoir sarclé l'herbe parasite sous les saules et taillé les fusains envi-

ronnants, ils étaient revenus du pieux pèlerinage en s'arrêtant à la ferme des Grossettes, où Mme Sabattet remettait du linge et des couvertures à une jeune femme atteinte d'une pneumonie. De là, un détour pour prendre ies nouvelles de vieux résiniers, un couple septuagénaire. Le break 'roulait, alourdi par des provisions achetées à Géglosse : un sac de grains pour le poulailler et un paquet de quincaillerie en dépôt à la gare.

Bien avant que Maroc franchît le portail, les abois sonores de Janus accueillaient le retour des hôtes. On entendit sonner les clochettes de la Noiraude et de la Roussette, paissant dans la pinède. Gratiane se dressait placide, avec son sourire taciturne, au seuil des communs. Une bonne odeur de garbure, le pot-au-feu landais, dont elle avait surveillé la cuisson, s'exhalait de la cuisine.

Mathieu Bréchart s'était retiré dans sa chambre pour y lire un chapitre de la Morale de Nicole ; Elie Maraval classait dans sa chambre ses herbiers; Guy Laugère et Mme Sabattet se promenaient à petits pas dans les allées de la Roseraie. Une odeur de terre grasse montait entre les tiges brunes ou vertes, épineuses et sèches.

Cette promenade faisait partie de leurs habitudes du dimanche; ils jouissaient de voir l'assoupissement des plantes, le lent travail des mimosas vert-de-gris qui déploieraient dans quelques semaines leurs petites boules jaunes et pelucheuses. Ils savouraient le plaisir profond qu'inspire la création d'un jardin à ceux qui aiment profondément la nature; quelle paix délicieuse ils avaient trouvée dans cette oasis grave, au bord du lac immobile ! Ils en apercevaient toute l'étendue et la maison des Soubeyre, en face sur l'autre rive, enfouie sous les pins. L'air était si limpide qu'on distinguait dans leur netteté chaque repli des berges et le relief

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